Esprits frappeurs et spiritisme au Québec

À la mi-août 1851, la cage de la Corriveau est exposée à Québec, comme nous l'apprend cet entrefilet paru dans Le Canadien, 15 août, 1851, p. 3.

À la mi-août 1851, la cage de la Corriveau est exposée à Québec, comme nous l’apprend cet entrefilet paru dans Le Canadien, 15 août, 1851, p. 3.

À l’approche des Fêtes, je constate que ce blogue est resté plutôt inactif depuis les derniers mois. J’ai été fort occupée… mais à présent, j’ai bien envie de «commettre» un petit article amusant sur un thème qui sort de mes habitudes. (J’ai même pris la peine de vérifier si Vicky Lapointe avait écrit à ce sujet, puisqu’il s’agit clairement de son «terrain de jeu», mais le champ est libre!) 🙂 Considérez cela comme une friandise, un petit cadeau de Noël.

Pourquoi ai-je envie de vous parler de cela? C’est que récemment, j’ai eu le bonheur de prendre part à la série Trésors de la Capitale pour raconter le fascinant parcours de la cage de la Corriveau. Quand est venu le temps de décrire les années 1850, moment où a été retrouvée la cage pour la première fois près du cimetière de Saint-Joseph de Lévis, j’ai expliqué qu’il s’agit d’une époque où tout l’Occident est très friand de merveilleux, d’exotique, de surnaturel.

Au 19e siècle, des promoteurs comme P.T. Barnum font des affaires d’or avec leurs cirques, expositions, muséums, cabinets de curiosités et spectacles d’«humanités monstrueuses» (gens atteints de malformations, femmes à barbe, nains, géants, etc.) et d’animaux étranges. On essaie de communiquer avec les défunts, des séances de spiritisme sont organisées… Et les tables tournantes et autres manifestations d’esprits frappeurs suscitent l’attention du public. Mais aussi de l’Église, qui y voit une intervention diabolique destinée à détourner les âmes chrétiennes de leurs devoirs! C’est d’ailleurs ce qui explique que la cage de la Corriveau connaît un destin impressionnant dès 1851 : elle sera exposée à Québec, Montréal, puis New York, Boston et pour finir Salem…

Le film Les Autres (The Others, 2001), mettant en vedette l’actrice Nicole Kidman, fournit une bonne représentation de cette époque.

Mais comment ça se passait, ici même?
Y a-t-il eu des séances de spiritisme au Québec?

En fait, il semblerait que nous ayons eu notre lot de mediums, spirites et autres incantateurs. Des gens de toutes catégories sociales les fréquentent, mais ils attirent surtout la bourgeoisie aisée. Au milieu du 19e siècle, les tables tournantes sont même tellement populaires que l’archevêque de Québec finit par se fâcher!

Illustration de Louis Le Breton pour l’article «Tables tournantes», Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, 1863.

Illustration de Louis Le Breton pour l’article «Tables tournantes», Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, 1863.

Le 23 janvier 1854, monseigneur Pierre-Flavien Turgeon fait paraître une lettre pastorale dans plusieurs journaux, notamment Le Canadien et le Journal de Québec, pour décrire et condamner ce qu’il considère comme une véritable nuisance, un «moyen de séduction que l’esprit des ténèbres veut introduire pour égarer les âmes faibles et les faire tomber dans le péché».

L’archevêque dénonce tout particulièrement le fait que «on veut s’en servir comme d’un moyen pour connaître l’avenir et les choses les plus secrètes, pour évoquer les âmes des morts, pour les obliger à répondre aux questions qu’on juge à propos de leur faire, à révéler les mystères de l’autre monde», ce qui risque d’inciter à se laisser aller «aux illusions les plus dangereuses.»

S’il ne prétend pas connaître le principe même qui permet aux meubles de s’agiter de la sorte, il exhorte ses paroissiens à cesser de s’adonner au spiritisme. «Tous ces oracles, toutes ces révélations, que vous croyez obtenir au moyen des tables ou de tout autre objet mis en mouvement, par nous ne savons quel agent, ne viennent ni des âmes trépassées, ni des anges de Dieu, ni même probablement des anges des Ténèbres ; ce ne sont que des effets, des produits de votre imagination exaltée ou le reflet, l’écho de vos propres pensées.»

Et même s’il y avait effectivement une quelconque intervention spirituelle, elle serait forcément mauvaise… puisque les bonnes âmes sont au Paradis et ne s’occupent pas de ces choses! «Cette divination consistant à interroger Satan est interdite par l’Église» conclut-il. Pour lire cette lettre pastorale au complet, c’est ici.

Mais si l’Occident de l’époque industrielle a l’impression d’avoir «découvert», en quelque sorte, ce soi-disant système de communication avec l’au-delà, il faut admettre que certaines méthodes (et bien d’autres choses qu’on croit très novatrices) existent déjà depuis fort longtemps dans les cultures éloignées! Il faut parfois faire acte d’humilité… comme le souligne bien cet article de 1857!

Extrait du Journal de l'instruction publique, mai 1857

Extrait du Journal de l’instruction publique, mai 1857

 

Est-ce que les Québécois cessent pour autant de tenir des séances où les esprits sont interrogés? Il semble que non. Les archives révèlent notamment des perles, comme ce Rapport authentique des phénomènes de spiritisme observés dans la soirée du 8 novembre 1871. Quelques messieurs présents à cette soirée, Philéas Carrière, Adolphe Lamarche, Louis Labelle, Charles Labelle et Léandre Coyteux-Prévost, y témoignent de ce qu’ils ont vu et ressenti… Si quelqu’un a l’occasion de passer aux archives du Vieux-Montréal pour consulter ce dossier, je serais ravie de lire le compte rendu!

*

Les systèmes de croyances révèlent beaucoup de chose sur les sociétés, ne trouvez-vous pas? Quand on s’intéresse à ce qui se passe dans la tête des gens des siècles passés, on comprend beaucoup de choses. J’ai envie de laisser le mot de la fin à l’auteur des Soirées canadiennes qui, en 1861, estime que les contes et légendes populaires sont finalement plutôt inoffensifs face à ces histoires de tables tournantes! Quant à la cage de la Corriveau, si elle a révélé la plupart de ses secrets lors de l’expertise menée au Centre de conservation de Québec entre 2013 et 2015, on n’a heureusement pas tenté de l’utiliser pour communiquer avec sa malheureuse «locataire». Qui sait, peut-être nous apprendrait-elle enfin la vérité sur le meurtre de Louis Dodier…

– Catherine

Les soirées canadiennes, 1861, p. 162.

Les soirées canadiennes, 1861, p. 162.

Historienne, auteure et conférencière, Catherine Ferland est spécialiste d’histoire de l’alcool et de la gastronomie et, plus largement, d’histoire culturelle du Québec. Elle participe régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de faire des conférences aux quatre coins du Québec. Elle blogue au catherineferlandhistorienne.com et signe des collaborations gourmandes dans Le Devoir depuis 2012.
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