Drinks de fille, Hippocrate et nous

Boire selon sa nature… ou presque

cferland-homme-biere-stockfreeimages«Fais un homme de toi pis cale ta bière.» «Ah, tu bois un drink de fille!» «Ça, c’est un vrai gars : il porte bien l’alcool.»

Des expressions contemporaines, certes, mais qui trahissent des conceptions très anciennes.

Conception des corps masculins et féminins, conception des rapports de genre, conception de la moralité et des bonnes mœurs… Quand on gratte un tant soit peu le vernis postmoderne, quelle surprise de découvrir des représentations qui s’enracinent dans l’Antiquité! Selon qu’on soit homme ou femme, la consommation d’alcool est assujettie à des diktats genrés qui fondent un terrain anthropologique des plus fascinants.

Êtes-vous d’humeur…?

Un petit voyage dans le temps s’impose. En vertu de la théorie des humeurs développée par le médecin grec Hippocrate (IVe siècle av. notre ère), l’ensemble des phénomènes physiologiques, comme la santé ou la maladie, résultent de quatre humeurs dont les proportions varient selon l’âge et le sexe. La combinaison de ces fluides produit ce que l’on appelle les tempéraments. Être sanguin ou d’humeur mélancolique… une terminologie qui nous est encore familière, n’est-ce pas? En vertu de cette théorie, on croit que les sexes ont une humeur prédominante : le corps masculin est décrit comme bilieux, c’est-à-dire chaud et sec, tandis que le corps féminin, froid et humide, est associé au tempérament flegmatique. Dans cette optique, l’alcool peut contribuer à rééquilibrer les humeurs en corrigeant la chaleur. Mais attention! Il faut boire selon sa nature.

cferland-quatre-humeursLes considérations sont à la fois physiologiques et symboliques. Il y a d’abord une question de «force» ressentie lors de l’absorption. Les boissons foncées ou âpres au gosier, par exemple la bière très amère, le gros vin rouge qui tache ou les eaux-de-vie très fortes, sont appropriées pour les hommes, tandis que ces dames se rabattent sur les boissons délicates et sucrées, les vins clairs et coupés d’eau, les crèmes… Mais même en choisissant une boisson adéquate, hommes et femmes ne sont pas égaux devant la bouteille.

Il a longtemps existé une sorte d’obligation tacite pour les hommes de consommer des boissons alcooliques pour maintenir le tempérament naturel à leur état. Dans la pièce Henri IV, Falstaff, qui ne jure que par le vin de xérès, dit à propos des hommes abstèmes que « ils sont généralement niais et couards, comme le seraient plusieurs d’entre nous, sans quelque stimulant. (…) Si j’avais mille fils, le premier principe humain que je leur enseignerais serait d’abjurer toute boisson légère et de s’adonner au bon vin.» Cet extrait shakespearien présente la correspondance symbolique entre le vin, la chaleur et, par extension, la virilité. Vers les années 1650, il est normal et même sain pour les hommes dans la fleur de l’âge de s’enivrer une ou deux fois par mois afin d’assainir leurs conduits et de purger les « excès d’humeurs » de leur corps! Les robustes boissons sont alors de mise. La bière, très diurétique, est appréciée. Le cordial ou tout autre petit verre de fort le seront aussi dès le XVIIIe siècle. Encore dans nos campagnes québécoises des années 1800, on prêtait des vertus virilisantes et fortifiantes au vin rouge « ferré », c’est-à-dire dans lequel avait trempé du fer chaud. Une explication intéressante aux familles nombreuses, peut-être… Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, l’abstinence totale, chez un homme, a longtemps été jugée comme une conduite anormale.

Ne pas contrarier la nature

cferland-Hooch-verre-videAlors que le Boire masculin repose sur les prémices de jovialité, de santé et de camaraderie, c’est bien davantage la notion de vulnérabilité sociale et même de danger qui est mise de l’avant lorsqu’on aborde le Boire féminin dans la longue durée de l’histoire occidentale. D’un point de vue physiologique, craignant les effets abortifs des boissons comme le vin, on les déconseille aux femmes afin de ne pas nuire à l’enfant qu’elles pourraient porter. La nature passive des dames ne devant pas être contrariée, il est de toute façon préférable qu’elles s’abstiennent de « s’échauffer les sangs » en prenant de grandes quantités d’alcool!

Mais c’est surtout au plan moral que la ligne se durcit. Durant des siècles, les femmes ont été perçues comme plus fragiles et influençables : il s’avérait donc nécessaire de les contenir dans des barèmes sécuritaires et de veiller à ce qu’elles ne boivent pas trop. Si une femme s’aventure à consommer de l’alcool hors des situations socialement prescrites, elle commet une transgression car elle sort de la « sphère » que la société lui reconnaît comme naturelle. Qui plus est, la femme ivre risque de perdre son honneur pour céder à ses impulsions sensuelles qui ne peuvent qu’être funestes. On soupçonne les buveuses de ne pas savoir reconnaître la limite à ne pas enfreindre! Si l’ivresse féminine est à ce point crainte, n’est-ce pas précisément parce qu’un des risques encourus par la femme « ivre morte » est de se faire violer, de perdre sa vertu ? Les archives judiciaires canadiennes-françaises regorgent d’exemples de ces cas où, la femme ayant trop bu, et surtout trop ouvertement, est présentée comme ayant concouru à perdre sa respectabilité. L’ivresse féminine est donc potentiellement dangereuse pour l’ordre social. Le lien entre ivresse et sexualité n’est plus à démontrer, certes. Mais chez les femmes, le risque de concevoir hors mariage a connoté durant des siècles le rapport à l’alcool et à l’ivresse.

Les temps changent… ou pas

À quelques variantes près, ces conceptions auront été de mise dans le monde occidental pendant plus de deux millénaires, depuis l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle! Ce cadre normatif a bien changé, vous direz-vous. Eh bien, pas tant que cela. La perspective médicale s’est accrue dans le discours public, mais le fond demeure.

cferland-drink-trinquer-getty imagesAllez-y, faites le test. Entrez les mots «hommes et alcool» dans Google, puis essayez avec «femme et alcool». Les résultats sont éloquents : les résultats portent tous, sans exception, sur les risques de la consommation de boissons alcooliques. Il faut dérouler plusieurs pages pour voir poindre des thématiques moins dramatiques. Et la recherche d’images avec les mêmes mots-clés, toujours sur Google, n’est guère plus glorieuse. Cortège de solitaires au verre vide. Sujets ivres morts. Femmes enceintes auxquelles on proscrit l’alcool.

Dans ce cortège de tristes figures, les seules mines épanouies sont – oh surprise – celles des publicités où le sourire accompagne la petite tenue et la pose enjôleuse… et quelques groupes trinquant joyeusement… messieurs à la bière, mesdames avec leurs «drinks de fille»!

Bises.

Catherine

Cet article a été préparé initialement pour la revue Liberté n° 308 té 2015). Il n’a pas été retenu par la rédaction de la revue par par manque d’espace, mais on peut y lire mon autre article consacré à l’évolution de la SAQ.

Historienne, auteure et conférencière, Catherine Ferland est spécialiste d’histoire de l’alcool et de la gastronomie et, plus largement, d’histoire culturelle du Québec. Elle participe régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de faire des conférences aux quatre coins du Québec. Parmi ses ouvrages, mentionnons Bacchus en Canada. Boissons, buveurs et ivresses en Nouvelle-France (Septentrion, 2010) et La Corriveau, de l’histoire à la légende (Septentrion, 2014), finaliste aux Prix littéraires du gouverneur général 2014, aux Prix Jean-Éthier-Blais 2015 et aux Prix littéraires du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean 2015. Elle blogue au catherineferlandhistorienne.com et signe des critiques culinaires au journal Le Devoir depuis 2012.
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