Contre la grisaille automnale

L’automne, nombreux sont ceux qui commencent à ressentir les effets du manque de lumière, de la pluie et de la grisaille.

Nos aïeuls n’y échappaient pas… sauf qu’au lieu de se procurer de la vitamine C à la pharmacie la plus proche, ils recouraient volontiers aux pilules, décoctions spéciales et «toniques» vendus par correspondance pour remédier à l’anémie, à la chlorose6883, à la débilité et au surmenage… Certaines se ces préparations comportaient de fortes doses d’alcool – ce n’est pas un grand mal, me direz-vous – mais aussi des ingrédients moins inoffensifs comme de l’extrait de cocaïne, de la morphine, des métaux lourds et des produits qui, de nos jours, seraient évidemment proscrits. Une imagerie soignée venait en renfort publicitaire: les revues et journaux anciens en sont remplis.

Un petit verre de vin Biquina avec ça?

«Vin Biquina: le plus agréable des apéritifs, le plus puissant des toniques», publicité parue dans L’album universel, vol. 22, no 1128 (2 décembre 1905), dernière page. Source: Bibliothèque et archives nationales du Québec, collection numérique d’images anciennes, no. 6883. Domaine public.

 

Catherine Ferland est historienne, auteure et conférencière. Depuis 15 ans, ses thématiques de prédilection – histoire de l’alimentation, des boissons alcooliques, des petits produits «plaisir» – lui offrent l’occasion de participer régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de l’amener à faire des conférences aux quatre coins du Québec.

Fragments d’humanités numériques

Je suis totalement fascinée par la profonde transformation qu’on observe actuellement au plan des rapports humains. Il ne se passe guère une journée où je ne sois frappée par la formidable incursion du numérique dans nos interactions sociales, familiales, amoureuses, et aussi dans notre rapport au savoir, à la connaissance. Si certains dénoncent haut et fort le déclin des «vraies» relations au détriment de celles qui se nouent et s’entretiennent via le Web, je vois plutôt le numérique comme un vecteur d’enrichissement considérable. À condition – bien sûr et comme en toute chose – d’en tirer parti intelligemment.

Il me plaît parfois d’essayer d’imaginer à quoi aurait ressemblé mon adolescence si j’avais vu le jour en 1998. Plutôt que de rêver d’un scooter pour mes 16 ans, j’aurais réclamé un iPhone 5. Au lieu de ces innombrables petits messages pliés qui circulaient en classe et lors des récréations (salut, Véro!) j’aurais reçu des textos plusieurs fois par heure sur ledit iPhone 5. J’aurais possiblement fréquenté Wikipedia plutôt que la bibliothèque municipale. Et ce garçon trop timide pour m’aborder aurait peut-être osé manifester son intérêt sur le «Spotted» de mon école polyvalente. Les temps ont bien changé. Et vite, à part de ça.

#quesontlesrelationsdevenues

11tabl-maitre-technoMe voici plutôt, la trentaine bien sonnée, totalement accro aux médias sociaux, connectée à 310 amis Facebook et abonnée à je ne sais combien de pages, raffolant de ces possibilités offertes par le numérique et impatiente de voir ce que demain nous apportera. Je gère même quelques communautés, deux sites Web, une chaîne Youtube…

Mais revenons à l’aspect relationnel. J’apprécie tout particulièrement deux choses typiques de notre époque. D’une part, le Web me permet de savoir ce que devient une amie établie dans une autre région – allô Annie! – et dont, autrement, je n’aurais que peu ou pas de nouvelles. Qui envoie encore des lettres et cartes postales de papier, maintenant? Ça permet un «suivi», donc, d’une relation ou d’un intérêt qui existe en-dehors du numérique. D’autre part, le Web me donne l’occasion de faire la connaissance de gens ou de groupes qui autrement me seraient restés étrangers. Des blogueurs – dont l’identité ne se résume évidemment pas au fait qu’ils tiennent un blogue! 😉 – et des «amis des amis», par exemple, mais aussi des communautés d’intérêt.

Et parfois, j’ai le plaisir de rencontrer en personne quelqu’un que je ne connaissais que par le Web – coucou Caroline! La boucle est alors bouclée.

ParadHOAX?

Et, pourtant, pas l’ombre d’un iPhone 5 (ni même d’un 4, 3, 2 ou 1!) dans mon sac à main. Paradoxal, pour une geekette comme moi? Peut-être un peu. Si mon ordinateur n’est pas ouvert, mon existence numérique est temporairement suspendue. Mais voyez-vous, cela s’avère le plus souvent une bonne chose…

J’aime le fait de pouvoir ainsi «disparaître» quelques heures, voire quelques jours. Ça m’oblige à renoncer à l’envie de tout voir, à balancer par-dessus bord la peur de manquer une nouvelle, une publication, une occasion de «J’aimer» ou de @Retwitter. Angoisse postmoderne!

C’est vrai, quoi. Il est facile de devenir un peu compulsif et d’aller «voir son Facebook ou son Twitter» aux 5 minutes… Est-ce que c’est votre cas, à vous aussi? J’apprécie – plus encore, je cultive comme un bien précieux – la liberté de m’évaporer de cette noosphère numérique comme bon me semble, pour y revenir quand je suis prête. Même si cela passe par la non-possession d’un téléphone intelligent. Peut-être suis-je une sorte d’anomalie, un hoax, une espèce en voie d’extinction. Ou, tout simplement, une personne avec ses propres contradictions, comme tout le monde.

Humanité 3.0

noosphere-earth_gridÊtre ainsi connectée à une multitude d’autres êtres fait-il de moi une meilleure personne? J’ose croire que cette caractéristique est une extension de ma propre personnalité, tout simplement. Ça me permet d’exprimer ma sollicitude à l’ami qui ne «file pas» (je l’aurais ignoré s’il ne l’avait pas manifesté dans son statut Facebook) ou de manifester mon soutien à cette autre amie qui reprend sa vie en main. Ça me permet aussi de réagir à des idées et d’apprendre à exprimer clairement ma pensée dans des conversations virtuelles. Ça me permet d’aiguiser mon esprit critique en choisissant ce que je veux retwitter ou partager aux gens qui me suivent sur les médias sociaux.

Et de me retirer, parfois, comme on se retire d’une soirée lorsque l’on est fatigué.

J’ai déjà entendu (ou lu?) quelque part que Internet est comme un gros buffet et qu’il faut apprendre à «consommer» avec discernement, sinon on risque de se perdre un peu dans cette abondance. Il faut apprendre à se respecter tout en respectant les autres. Nouveaux codes, nouvelle éthique. Du @ au #. Une nouvelle forme de civilité, quoi – bonjour Laurent!

*

Au final, je suis certainement mieux informée et «réseautée» que je n’aurais pu l’être avant (avant Internet, s’entend), ce qui peut s’avérer très intéressant dans mon domaine… mais qui est aussi, tout simplement, formidablement enrichissant pour un être humain du nouveau millénaire. J’assume mon humanité numérique. Et vous?

Terroir charlevoisien, bonheur épicurien

J’aime mon Québec. J’aime particulièrement le goûter. Avez-vous remarqué à quel point l’offre gastronomique a littéralement «explosé» au cours des dernières décennies, proposant à nos papilles une symphonie de saveurs du terroir? Toutes les régions du Québec rivalisent d’ailleurs pour faire découvrir qui son fromage, qui son gibier, qui son alcool, qui ses produits dérivés de l’érable. C’est le cas de Charlevoix, où la multitude d’excellents produits a de quoi affoler une gourmande comme moi! Compte rendu d’une petite virée gastronomique entre amis.

Tiens, ça nous rappelle quelque chose!  A. Uderzo et R. Goscinny, Le tour de Gaule d'Astérix, éditions Dargaud , p. 48.

Tiens, ça nous rappelle quelque chose! A. Uderzo et R. Goscinny, Le tour de Gaule d’Astérix, éditions Dargaud , p. 48.

Jour J, cap sur la route 138. Temps gris et frais, plutôt idéal pour un tel déplacement. Pour préparer notre journée, deux «volontaires» de notre petit groupe ont fouillé un peu sur Internet afin de dénicher des producteurs intéressants et d’établir un itinéraire de base.

Nous nous sentons presque comme les célèbres protagonistes de l’album Le Tour de Gaule d’Astérix… mais au lieu du jambon de Lutèce (Paris), du saucisson de Lugdunum (Lyon) et du vin de Burdigala (Bordeaux), il est décidé que nous ramènerons plutôt (et entre autres!) des rillettes de canard de Saint-Urbain, du fromage de Baie-Saint-Paul et du cidre de l’Isle-aux-Coudres!

Si nous disposons d’un itinéraire de base, c’est une fois sur place que nous élaborons le périple au fur et à mesure. Sans trop de discorde, d’ailleurs! C’est que nous avons mis la main sur le guide touristique officiel de Charlevoix, mais aussi sur le magazine La Route des saveurs de Charlevoix. Il y a une vingtaine d’années, Charlevoix a été parmi les premières régions à se doter d’un organisme fédérateur, la Route des saveurs, qui publie ce magazine où se côtoient des descriptions des lieux et sites, des rencontres avec les producteurs des diverses denrées et d’alléchantes recettes pour les apprêter. L’outil s’avère fort utile quand on n’a qu’une petite journée à passer dans la région. Vous le trouverez d’ailleurs gratuitement dans les présentoirs à l’entrée de la plupart des lieux de production agroalimentaire. Mais il sera éventuellement remplacé par un nouveau guide puisqu’il sera refondu dans la foulée de la toute récente certification du terroir charlevoisien. De quoi donner faim!

Guidés par la gourmandise

Musée de l'Abeille / Économusée du mielPremier arrêt, à environ 30 km de Québec : le Musée de l’abeille/Économusée du miel, à Château-Richer. Outre le petit espace muséal consacré à l’histoire de l’apiculture ainsi qu’à l’évolution des techniques, on y trouve un très bel espace boutique où il est possible de déguster gratuitement plusieurs types de miels. Moyennant quelques dollars, on vous fera aussi goûter à quelques hydromels. Belles idées de cadeaux pour petits et grands. Pour ma part, j’en repars avec quelques friandises destinées à mes trois amours («pailles» de miel et suçons), un savon, un petit pot de miel de trèfle d’un blanc crémeux et une bouteille d’hydromel La Dame blanche (récipiendaire de nombreux prix à la Coupe des nations depuis 2003).

Second arrêt : la Ferme Basque de Charlevoix, à Saint-Urbain. Reçus de manière chaleureuse par la productrice, Isabelle, et sa fille, qui s’empressent de répondre à nos questions et nous proposent une petite dégustation. Nous avons donc la chance d’essayer le pâté de canard au foie gras, la mousse de foie gras et les rillettes de canard. Désireux de disposer de plus de temps pour visiter d’autres producteurs, nous déclinons l’offre de visite de la ferme. Si le magret et les cuisses confites sont fort tentantes, mon amoureux et moi nous décidons pour le pâté et les rillettes, auxquelles nous ajoutons quelques saucisses… de canard, cela va de soi. En repartant, un coup d’œil aux canards, plumage éclatant dans leur enclos en plein air, nous confirme qu’on a affaire à un élevage sain et respectueux.

Ferme Basque de Charlevoix

Produits de la Ferme Basque de Charlevoix. Photo: http://www.routedessaveurs.com

Troisième arrêt : le Centre de l’émeu de Charlevoix, toujours à Saint-Urbain. Ici, un accueil un peu plus impersonnel dans un décor évoquant un peu une pharmacie rurale. En effet, l’huile d’émeu est surtout appréciée pour ses propriétés médicinales: plusieurs présentoirs en vantent donc les bienfaits, avec leurs rangées de petits pots et flacons de plastique recélant des onguents contre les rhumatismes et une gamme assez complète de produits corporels adoucissants. On trouve aussi un comptoir réfrigéré dédié aux dérivés alimentaires de ce gros oiseau de la famille de l’autruche. Malheureusement, il ne semble pas possible de goûter aux produits sans faire la visite guidée ; c’est du moins ce que me répond la jeune employée. Sans beaucoup de conviction, j’achète quelques saucisses d’émeu, puisqu’on m’a souvent vanté cette viande savoureuse, ultra maigre et riche en protéines, mais j’aurais sans doute été plus enthousiaste s’il y avait eu  dégustation… Tant pis!

Quatrième arrêt: Les Viandes biologiques de Charlevoix, encore à Saint-Urbain. Drôle de petit comptoir situé dans un couloir, avec vue alléchante sur la salle où sont suspendus des saucissons! Des centaines de saucissons! Avec beaucoup d’amabilité, la femme aux belles joues roses nous invite à goûter quelques variétés. Nos coups de cœur? Le saucisson sec régulier, celui aux champignons (12 sortes de champignons sauvages de la région, pour une saveur boisée incomparable) et le chorizo. À noter: comme le nom l’indique, l’entreprise propose des produits 100% bios, exempts de nitrates et agents de conservation. Outre les saucissons, on peut y acheter du jambon, du poulet, divers pâtés.

Fromage Migneron, de la Maison d'affinage Maurice Dufour. Photo: www.fromagesdici.com

Fromage Migneron, de la Maison d’affinage Maurice Dufour. Photo: http://www.fromagesdici.com

Cinquième arrêt : la Maison Maurice Dufour, à Baie-Saint-Paul. On touche au divin. Pour une amatrice de fromage de ma trempe – et mes compères ne sont pas en reste – la vue en plongée des salles d’affinage, où reposent d’appétissantes meules à croûte dorée, est l’antichambre du paradis. Et la table de dégustation, avec la possibilité de goûter aux six fromages produits par la famille Dufour, achève de nous convertir. L’enjeu, ici, est de conserver sa raison et de ne pas se procurer une «roue» entière de chacun. Je parviens à me raisonner et à me «contenter» de nos trois favoris. D’abord un Migneron, qui a tellement contribué à la renommée de cette fromagerie et a notamment été couronné Grand Champion au Grand Prix des Fromages Canadiens en 2002. Ensuite un Tomme d’Elles, fait de lait de vache et de lait de brebis, dont j’adore la saveur subtile – je ne suis pas la seule, il s’est mérité la Sélection Caseus 2011 dans sa catégorie. Enfin, un Secret de Maurice, fromage coulant au lait de brebis dont on ouvre le dessus pour le manger comme une trempette ou – vraiment cochon! – à la petite cuillère.

Sixième arrêt: la Laiterie Charlevoix/Économusée du fromage, à Baie-Saint-Paul. Wouhou! Outre les produits de la laiterie, l’espace boutique offre aussi les nombreux produits d’autres producteurs régionaux: un endroit intéressant pour un visiteur pressé qui ne peut s’accorder le loisir de visiter plusieurs endroits. Nous repartons avec un bon morceau de 1608, un autre d’Hercule (tiens, deux fromages qui étaient à l’honneur dans l’une de mes précédentes chroniques culinaires dans le Devoir!) et une belle pointe de Fleurmier.

Serez-vous étonnés d’apprendre qu’après ce premier segment du périple, et en dépit des dégustations, nous sommes littéralement affamés? Un intermède est donc déclaré : nous nous posons Chez Bouquet Éco-bistro, restaurant de l’Auberge La Muse, sur la passante rue Saint-Jean-Baptiste à Baie-Saint-Paul. J’y mange un excellent feuilleté aux fruits de mer. Un de mes amis a choisi le chevreau. Je l’envie presque. Après ce bon dîner suivi d’une petite flânerie d’une petite demi-heure sur la main, nous reprenons la route. Direction Saint-Joseph-de-la-rive (Saint-Jos, comme on dit par là-bas) pour y prendre le traversier à destination de l’Isle-aux-Coudres.

L'or de l'Isle-aux-Coudres

L’or de l’Isle-aux-Coudres. Photo: http://www.vergerspedneault.com

Septième arrêt : Cidres et Vergers Pedneault, à l’Isle-aux-Coudres. Oh. My. God. Un comptoir où s’alignent des dizaines de bouteilles avec possibilité de goûter à tous (oui, tous) les produits. Je vous fais un aveu: le cidre est un produit que j’ai appris à connaître il n’y a pas si longtemps. Mais je me suis très bien rattrapée, si bien qu’aujourd’hui je puis affirmer qu’il s’agit de l’un de mes alcools favoris. Et le sieur Pedneault s’y entend, pour faire chanter toute l’âme de la pomme. Au gré des produits, il la laisse s’exprimer seule ou bien en duo avec des poires, des cerises, des prunes. J’avoue que dans cet antre, j’ai perdu le peu de mesure qui me restait. Nous en ressortons avec un moût de pommes pétillant (sans alcool), une bouteille de L’or de l’Isle-aux-Coudres, mousseux ultra-rafraîchissant de cidre de pommes et de poires qui peut avantageusement remplacer le champagne, et une bouteille de Prunelle, un alcool de prunes absolument renversant que je ne saurais trop vous recommander. Ah, et un petit ensemble de cinq mini-bouteilles de cinq variétés de mistellesÀ lui seul, cet arrêt justifie amplement sinon le voyage entier, du moins le déplacement en traversier.

Huitième arrêt : Les Moulins de l’Isle-aux-Coudres / Économusée de la meunerie, évidemment à l’Isle-aux-Coudres. Comme je l’ai déjà précisé, le temps nous manque malheureusement pour faire toutes les visites ; c’est donc avec un peu de regret que nous nous contentons de faire le tour de l’espace boutique associé au complexe. J’y déniche une poêle de fonte à l’ancienne, pesante à souhait, exprès pour faire des crêpes. Et deux kilos de farine de sarrasin blutée à l’ancienne pour confectionner lesdites crêpes. On essaiera ça très bientôt à la maison. Décidément, j’aimerais bien revenir avec les enfants : les Moulins se sont mérité la mention «Coup de cœur du jury» aux Prix du patrimoine 2013… Mais il nous reste à peine assez de temps pour une dernière visite avant de reprendre le traversier. Vite, en voiture.

Neuvième arrêt : la Boulangerie Bouchard, sur la pointe ouest de l’Isle-aux-Coudres. Située sur un belvédère donnant une vue hallucinante sur la côte, elle mérite le détour. Sitôt franchi le seuil, on nous invite à goûter un morceau de riche brioche aux raisins. Ça sent bon, comme dans une cuisine traditionnelle dans le temps des Fêtes! On en ressort avec une grosse brioche, un pain aux raisins, un «pâté croche» (sorte de chausson à la viande, spécialité de cette boulangerie)… et chacun un «trottoir» (le mien aux cerises) pour tromper la faim qui recommence à poindre, en prévision du retour à Québec. Toute bonne chose a une FAIM (ben quoi, je l’aime, moi, ce jeu de mots!)

Il faudra revenir pour la Ferme Caprivoix, les Volières Baie-Saint-Paul, la Microbrasserie Charlevoix…

Entre authenticité et publicité

Logo Aliments Québec

Logo Aliments Québec

Retour à Québec, donc. L’armoire et le frigo rempli des nouvelles acquisitions en attente d’être dégustées. Où se ravitailler en excellents produits régionaux, quand on habite la «grand’ville»? Je suis bien abonnée aux paniers de La Mauve (j’en reparlerai dans un prochain billet, je crois), mais ça ne me suffit pas encore. Outre les regroupements agrotouristiques qui font la promotion in situ des produits locaux, le mangeur aime bien consommer des produits du Québec, guettant le petit logo fleurdelisé sur les vignettes surplombant les étalages… mais il faut reconnaître que les règles actuelles d’étiquetage comportent encore d’importantes zones de flou. En faisant votre épicerie, vous est-il arrivé de vous demander si le joli produit sur l’étalage, avec son emballage à l’ancienne, est bien de chez nous? Ou bien quel est le degré d’authenticité d’un aliment supposément «du terroir»? Une petite boucle de raphia, un carton style fait à la main, un nom et une image évoquant le «bon vieux temps», et voilà le consommateur berné!

Il y a déjà longtemps que certains pays, dont la France, ont mis sur pied des systèmes d’appellations contrôlées afin de protéger leurs produits et de garantir des normes de qualité aux consommateurs. Sur ce plan, et malgré d’excellents produits, le Québec tarde à s’imposer. La certification biologique est la seule norme véritablement réglementée en ce moment dans la Belle Province. Quant aux produits spécifiques, seul l’agneau de Charlevoix bénéficie à ce jour d’une «appellation»: il jouit d’une indication géographique protégée (IGP) depuis 2009.

Une lueur d’espoir: un article paru dans La Presse du 4 novembre 2012 révélait que le cidre de glace et le fromage de lait de vache canadienne deviendraient bientôt des appellations réservées au Québec. Le Conseil des appellations réservées et des termes valorisants (CARTV), qui existe depuis 2006, travaille activement en ce sens. Je considère qu’il s’agit d’une lancée prometteuse pour nos produits régionaux, tant dans la splendide région de Charlevoix qu’ailleurs dans la province.

En attendant, je vous invite à repérer les kiosques Les Saveurs Charlevoix à Place de la Cité (à Québec) ainsi qu’au Marché Jean-Talon (à Montréal). Ainsi que les produits eux-mêmes dans les étalages de vos supermarchés favoris.

* * *

Un spécialiste de l’alimentation, Claude Fischler, qui a beaucoup réfléchi sur la question, disait que pour qu’un aliment soit bon à manger, il doit d’abord être «bon à penser». Il est vrai que le contenu de l’assiette révèle beaucoup de choses sur le mangeur: en notre ère du «vite, vite, il faut être productif», il faut avouer que trop souvent nous pensons peu et mangeons mal. Sans se détourner à tout jamais des nourritures industrielles – qui font partie de notre quotidien, pour le meilleur et pour le pire – si nous prenions le temps de nous questionner sur ce que nous choisissons de manger?

– Catherine

Dérives automnales

Ah, l’automne. Saison qui m’a toujours à la fois fascinée et attristée, depuis que je suis toute petite. Vous savez, cette sensation faite de renouveau (rentrée des classes, recommencement des cours) mais aussi de renoncement (fini le maillot, bonjour le paletot!), où il est si facile de se laisser happer dans le tourbillon des trucs à faire ou, au contraire, de sombrer dans une sorte de mélancolie saisonnière. Alors que voilà bien installé l’automne québécois aux feuilles dorées et à l’humidité persistante, mon humeur oscille entre ces deux pôles. Au gré du vent.

Il n’y a que les Québécois pour apprécier véritablement l’automne et, surtout, pour comprendre pleinement ce qu’il signifie. Spectaculaire manifestation du cycle des saisons, il semble qu’on ne s’y habitue jamais, année après année. On veut croire que le soleil continuera de nous réchauffer. Que le gros manteau de laine et l’écharpe peuvent encore dormir quelques temps au fond du placard. On brave les 12 degrés Celsius avec une arrogance presque touchante : nié par autant de têtes et de gorges nues, le fond de l’air ne nous apparaît pas si frais. Et pourtant, un matin… surprise! Les brins de gazon étincèlent sous le givre bleuté et les pare-brise se sont parés de cristaux: voilà des centaines de banlieusards farfouillant le fond du coffre de leur voiture pour retrouver le grattoir qu’ils y avaient abandonné avec tant de désinvolture quelques mois plus tôt. Et dire que nous ne sommes pourtant qu’en octobre. «D’octobre en avril, les fleurs du grésil», chantait joliment Vigneault.

Il y a pourtant des moments d’enivrant bonheur, alors que le pas foule les tas de feuilles mortes et en libère les odeurs caractéristiques qui nous rappellent irrésistiblement l’enfance. Qui, tout petit, n’a jamais joué à sauter dans un amoncellement de feuilles aux camaïeux de jaune, de safran et d’ocre, y enfouissant son visage pour humer la sève fanée aux relents sucrés? L’odorat est le sens qui, dit-on, nous ramène aux souvenirs les plus anciens. Voilà pourquoi année après année, je revis en odeurs les automnes de mon enfance, y greffant progressivement des expériences plus récentes. Le goût n’est pas en reste, alors que nous délaissons les grillades pour revenir aux plats longuement mitonnés, et que dans nos verres les légers vins rosés cèdent la place aux bières d’automne. Oktoberfest! La vue a la part belle, évidemment, avec le festival généreux qu’improvisent les végétaux sous nos latitudes, les pommes bien rouges dans les vergers, les feuillages éclatants après les ondées, explosions visuelles dont l’œil n’a pas le temps de se saturer. Si l’odorat, le goût et la vue sont sollicités par toute cette exacerbation, l’ouïe subit plutôt une expérience contraire, alors que le départ des oiseaux (et le repli stratégique des voisins amateurs de patio!) nous permet de réapprendre à entendre le bruissement des feuilles, le clapotement des bottes de pluie dans les flaques et le crépitement du feu où un vieux monsieur brûle divers branchages. Quant au toucher, il est mitigé: certes, nous devons recommencer à couvrir progressivement notre épiderme, mais nous redécouvrons du même coup toutes ces sensations procurées par le contact du feutre ou de la laine, par la texture du gros chandail qu’on enfile, par la pesanteur rassurante de la  «doudou» qui nous tient bien chaud.

Après quelques mois d’insouciance estivale, la nature de charge de nous rappeler qu’elle maîtrise nos sens et nos destinées, quel que soit le degré de sophistication de nos sociétés modernes. C’est là sa poésie inhérente.

* * *

«Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver…» chantait notre cher poète de la Côte Nord. J’aurais envie de renchérir que mon Québec ne serait pas le Québec sans ses automnes. Et nous ne serions pas Québécois sans tout ce que cette saison nous apporte, tous autant que nous sommes.

– Catherine