En route sur la Voie agricole!

Découvrir les producteurs et les terroirs d’ici

Cathy Chenard, une animatrice qui a du panache! Photo: Patrice Gagnon

Cathy Chenard, une animatrice qui a du panache! Photo: Patrice Gagnon

Le mercredi 14 janvier 2015 avait lieu le lancement de la série La Voie agricole à la Cidrerie Bilodeau de l’Île d’Orléans. Cette exceptionnelle production télévisuelle, qui en est à sa deuxième saison, prend la forme de douze émissions présentant des producteurs et intervenants de la scène agricole québécoise des régions de Portneuf, Québec, Côte-de-Beaupré et Charlevoix.

Si l’agriculture est présente depuis longtemps dans la plupart des régions du Québec, on peut assurément dire qu’elle fait partie de l’ADN de ces régions en particulier!

Ce projet tire son origine d’une volonté de mobiliser la relève agricole en suscitant un engagement et une fierté. La coordonnatrice du projet, Cathy Chenard, en assure aussi l’animation et la réalisation.

Le chef Philip Rae à l’œuvre! Photo: Cathy Chenard

Le chef Philip Rae à l’œuvre! Photo: Cathy Chenard

Parmi les thèmes qui seront traités cette année, signalons les fraises, le wapiti, le transport laitier, les champignons, la production en serre, les pommes… On en salive déjà. Chacune des douze émissions comporte un segment «histoire et patrimoine» (dont j’ai eu le plaisir de m’occuper encore cette saison!), la visite de deux installations ainsi qu’un segment gastronomique avec Philip Rae, chef propriétaire de l’Auberge du Canard huppé, à l’île d’Orléans.

Émeu, tu m'émeus! Photo: Patrice Gagnon

Émeu, tu m’émeus! Photo: Patrice Gagnon

Cette deuxième saison a permis d’introduire quelques nouveautés, dont des vues aériennes captées au moyen d’un drone qui permettent de montrer de splendides panoramas, ainsi que des prises de vue insolites réalisées avec une caméra GoPro, par exemple en immersion dans les bassins de pisciculture! Au-delà des belles images, on découvre tout un monde.

On pourrait affirmer avec lyrisme que «la Voie célèbre la Vie»! 🙂

«On nourrit notre monde»

Élevage d'alpagas au froid! Photo: Cathy Chenard

Élevage d’alpagas au froid! Photo: Cathy Chenard

Ce qui ressort le plus du projet La Voie agricole, c’est la passion des producteurs et le rapport de l’humain à la nature. On présente aussi un bel équilibre entre la jeune génération, la relève de l’agriculture, et les porte-flambeaux expérimentés qui travaillent dans le domaine depuis longtemps – dans certains cas, des décennies. La dimension entrepreneuriale est particulièrement mise en valeur car, ne l’oublions pas, les cultivateurs, éleveurs et autres intervenants en production agroalimentaire sont aussi des entrepreneurs.

Jeune relève dans la production d’œufs. Photo: Cathy Chenard

Jeune relève dans la production d’œufs. Photo: Cathy Chenard

Or, le métier de cultivateur souffre encore d’un grave déficit de reconnaissance. En d’autres termes, ce n’est généralement pas très valorisé ou présenté comme essentiel… alors que ça l’est. La Voie agricole veut donc aussi démystifier la production alimentaire auprès des gens des villes qui, souvent, ignorent les procédés à l’origine des produits qu’ils consomment.

Du plus simple au plus complexe, les étapes sont montrées – certaines prises de vue sont pratiquement inédites – pour informer, éduquer… et surtout toucher. Il faut dire que le fait de parler de parler de soi et de son produit offre une magnifique occasion à chacun des producteurs de faire connaître et de valoriser son travail, mais aussi de partager cette fierté qu’il ressent.

Bref, la Voie agricole permet de faire connaître des produits mais aussi des métiers à travers des savoir-faire, des savoir-être et surtout une grande passion pour ce qu’ils font. On peut même parler de vocation, quand on réalise le nombre ahurissant d’heures travaillées par ces gens au cours d’une semaine, d’un mois, d’une année!

La télé de proximité

Équipe de la Télévision d'ici en entrevue avec Jean-Marc Lavoie, de Miels des Grands Jardins

Équipe de la Télévision d’ici en entrevue avec Jean-Marc Lavoie, de Miels des Grands Jardins

Le soutien de plusieurs partenaires est indispensable. Signalons l’exceptionnelle collaboration de la Voie agricole avec des médias communautaires de plusieurs régions, une synergie qu’on observe rarement entre stations interrégionales! Il s’agit de La Télévision d’Ici (Côte-de-Beaupré/Île d’Orléans), TVCO (Baie-St-Paul) et TVCM (La Malbaie). Ces organes médiatiques sont indispensables car ils parlent des enjeux locaux, des événements de proximité et de l’économie régionale, éléments que les médias nationaux ne couvrent que très rarement – et encore, seulement quand ça va mal… Ils offrent aussi une belle tribune aux productions émergentes. Cette coopération entre les régions, un véritable tour de force, est l’une des belles réussites de la Voie agricole!

*

L’autonomie alimentaire sera possiblement un des enjeux majeurs du 21e siècle. Nous avons une chance incroyable ici, au Québec, de disposer d’autant de terres agricoles, ce qui procure un «garde-manger» qui nous protège d’éventuelles crises alimentaires mondiales. Il est important de s’en rendre compte et de protéger nos producteurs agroalimentaires. Mais oui : si un conflit militaire ou une catastrophe force la fermeture des frontières, combien de temps pourrions-nous tenir sans l’apport des denrées importées si nous n’avions pas nos propres productions maraîchères, nos troupeaux, nos usines de transformation et nos réseaux de distribution?

Soignons donc bien nos agriculteurs… et protégeons nos zones agricoles. Après tout, ce ne sont pas les technologies ou le pétrole qui rempliront notre assiette et celle des générations futures.

Catherine

Catherine Ferland est historienne, auteure et conférencière. Depuis 15 ans, ses thématiques de prédilection – histoire de l’alimentation, des boissons alcooliques, des petits produits «plaisir» – lui offrent l’occasion de participer régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de l’amener à faire des conférences aux quatre coins du Québec.

 

La Voie agricole, saison 2
Diffusion à la télévision et sur le web dès le 19 janvier 2015
Sur Youtube : Saison 1 et émissions de la Saison 2 à mesure qu’ils seront diffusés
Sur Facebook : www.facebook.com/pages/La-Voie-Agricole

 

12 idées pour découvrir et faire connaître le vin québécois

domaine3moulinsInspiré par le mouvement «Achetons un livre québécois», quelqu’un a eu l’excellente idée de démarrer le mouvement «Le 12 septembre, je déguste un vin québécois».Il faut savoir que la viniculture est à la fois ancienne et nouvelle au Québec. Si on a essayé de faire du vin dès l’époque de la Nouvelle-France, il y a à peine 40 ans qu’on trouve de véritables (et durables) vignobles ici.

Que vous soyez déjà connaisseur ou que vous vouliez simplement faire votre part pour encourager les producteurs d’ici, c’est un rendez-vous! Afin d’encourager cette initiative à ma façon, voici ma liste de 12 idées pour découvrir et faire connaître les vins du Québec, le 12 septembre mais aussi et surtout toute l’année. Santé!

1. À la SAQ, contourner les étalages de vins en promo pour repérer plutôt l’étalage «Origine Québec».

Certains vignobles d’Europe ou d’ailleurs, établis depuis longtemps, disposent de budgets promotionnels faramineux qui leur permettent de se payer des étalages spéciaux, de pleines pages dans les circulaires de la SAQ… et d’offrir des dégustations en succursale. Ce n’est pas encore le cas de nos vignerons québécois, dont plusieurs ne sont même pas encore distribués par la société d’État. Alors la moindre des choses est d’aller au moins voir ce qu’il y a de disponible dans la section «Origine Québec», reconnaissable grâce à son joli logo bleu et blanc. Laissez-vous surprendre!

SOCIÉTÉ DES ALCOOLS DU QUÉBEC - SAQ - Logo Origine Québec

2. Lorsque vous êtes invité quelque part, apportez une bouteille de vin québécois en guise de «cadeau d’hôtesse».

Je vous rassure: il n’existe aucune règle non-écrite qui stipule que seuls les vins de France, d’Australie, d’Italie ou d’Argentine sont des cadeaux acceptables! Si vous ne savez pas quel vin du Québec choisir pour donner en cadeau, l’idée #3 est pour vous.

3. Pour vous guider dans vos choix, fiez-vous aux prix remportés par certains vins québécois.

cferland-prix-vinsLes vins du Québec remportent des prix dans de prestigieuses compétitions nationales et internationales. Oui, oui! Alors pour débuter, il peut être intéressant de repérer les petits autocollants indiquant «Finger Lakes International Wine Competition», «Coupe des nations», «Vinalies Internationales» ou «All Canadian Wine Championships»… vous avez compris l’idée. Lorsque vous aurez appris à reconnaître vos cépages favoris, vous pourrez vous permettre d’être plus aventureux… puisque, il faut bien le dire, ce ne sont pas tous les vins d’ici qui sont mis en lice dans ces concours, souvent parce que cela coûte cher aux vignerons pour y inscrire leurs produits. Voilà pourquoi de très bons vins ne sont pas primés. Il sera toujours le temps de les découvrir ou de vous les faire recommander par vos collègues et amis!

4. Organisez une petite dégustation de vins et fromages du Québec.

Réunissez quelques personnes pour essayer des vins québécois accompagnés de nos succulents fromages d’ici. Voici d’ailleurs quelques propositions d’accords tirés du livre d’Amélie Tendland, Fromages: 100 produits du Québec à découvrir (Éditions Caractère, 2010).

LES BLANCS

LES ROUGES

LES FORTIFIÉS

5. Cuisinez avec du vin du Québec.

cferland-vinsquebecMais oui, pourquoi pas! Par exemple, pour un repas à 2, versez le vin dans un décanteur ou une carafe tout en réservant une demi-tasse pour déglacer un poêlon, parfumer la sauce, donner du caractère au bouillon, ou tout autre usage en cuisine. Amusez-vous. L’harmonie est assurée!

6. Visitez les vignobles de votre région.

La majorité des vignobles disposent d’installations d’accueil et proposent des visites libres ou guidées. Marcher entre les ceps, humer l’air, admirer les chais, goûter les vins, faire un pique-nique… Une belle sortie, même avec des enfants!

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Visite au vignoble, 2014. Crédit photo: Éric Therriault.

7. Participez aux vendanges.

Plusieurs vignobles du Québec offrent cette possibilité entre la fin septembre et la mi-octobre, selon les régions et les cépages. Le repas du midi ou du soir est fourni en échange de votre labeur, et vous pouvez vous procurer du vin au tarif généralement réservé aux employés. Informez-vous… mais faites vite: il faut réserver.

8. Lorsque vous recevez à la maison, profitez-en pour faire découvrir un nouveau vin québécois à vos invités.

Servez un vin du Québec à l’apéro avec des bouchées, présentez un bon rouge avec votre célèbre lasagne, ouvrez un vin fortifié en guise de digestif… et préparez-vous à répondre aux questions enthousiastes de vos visiteurs!

9. Au resto, demandez au serveur ou au sommelier quels sont les vins du Québec disponibles.

DSC_0033Les restaurants commencent timidement à offrir des vins québécois. Montrez votre intérêt en demandant au personnel de l’établissement quels sont les produits du Québec disponibles. Si plusieurs clients font ce type de demande, les restaurateurs emboiteront le pas et se mettront à en offrir davantage.

10. Fréquentez les marchés publics et les boutiques spécialisées en produits du terroir.

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Si les grandes agglomérations urbaines ont souvent un ou plusieurs marchés (Montréal est une ville choyée, vu sa densité de population), bien des villes et villages du Québec ont des marchés publics saisonniers ou annuels où sont distribués des vins du Québec. Visitez la page de l’Association des marchés publics du Québec pour localiser celui le plus près de chez vous. Plusieurs vignobles ou regroupements de vignobles y ont des kiosques.

11. Pour vos cocktails et apéros, utilisez du vin du Québec.

On pense spontanément au kir, ce vin blanc sec coloré d’un peu de liqueur de cassis, mais il peut aussi s’agir d’autre chose. Et lors des froides journées d’automne ou d’hiver, pourquoi ne pas vous concocter un vin chaud à base de produits du Québec, de poivre des dunes et autres aromates d’ici?

12. Lors de la prochaine activité sociale avec le bureau, qu’il s’agisse d’un 5 à 7 ou d’un souper au resto, apportez ou commandez du vin québécois.

Faites rayonner les vins du Québec dans votre propre cercle d’influence et donnez l’exemple à vos collègues et relations d’affaires. Au resto, lorsque les vins sont offerts au verre, saisissez l’occasion de goûter (et faire goûter) des produits que vous ne connaissez pas encore.

BONUS: Lorsqu’un vin québécois vous plaît, parlez-en à vos proches.

Annoncez vos coups de cœur à vos parents, amis et collègues de travail. Si vous êtes un adepte des médias sociaux, publiez une photo et un petit commentaire sur Facebook, Twitter, Instagram, Pinterest… Vous pourriez être surpris de la réaction positive qui s’ensuivra.

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Catherine Ferland, porte-parole des Fêtes Gourmandes de Neuville 2014. Crédit photo: Catherine Gosselin, attachée politique de Michel Matte, député de Portneuf

Acheter du vin québécois, c’est un geste qui dépasse le simple acte de dépenser puis de consommer: c’est montrer votre fierté d’être Québécois et votre soutien à l’économie locale. Boire un vin du Québec est une manière très concrète d’appuyer ce qui se fait de beau et de bon ici, grâce à la ténacité de nos vignerons. En 2014, il est plus que temps de donner la chance au coureur (tiens, ça me fait penser au Vignoble du Marathonien!), de surmonter les préjugés et de mettre des vins d’ici sur nos tables.

Et vous, prendrez-vous part au mouvement? 🙂

– Catherine

 

Catherine Ferland est historienne, auteure et conférencière. Depuis 15 ans, ses thématiques de prédilection – histoire de l’alimentation, des boissons alcooliques, des petits produits «plaisir» – lui offrent l’occasion de participer régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de l’amener à faire des conférences aux quatre coins du Québec.

Substance gourmande : le chocolat (2 de 2)

De nos jours, le chocolat est d’abord et avant tout une substance plaisir consommée comme une friandise. Tout au long de l’année, grands et petits s’en régalent sous diverses formes: boisson chaude, plaquettes ou tablettes, confiserie, chocolatines, bonbons… et quand arrive le temps de Pâques, on le croque avec plaisir sous forme de poules, d’œufs et de lapins. Le chocolat a pendant longtemps été un produit réservé aux adultes (revoir le précédent billet sur le chocolat comme substance coquine), mais de nos jours il fait définitivement partie de la grammaire alimentaire occidentale. Vous avez envie d’en savoir plus?

Une boisson élitiste

Il faut se rappeler que le chocolat, substance des Amériques n’est introduit en Europe qu’après les grandes explorations, au XVIIe siècle, aux côtés de plusieurs autres denrées nouvelles qui ravissent l’appétit d’exotisme de l’Ancien monde.

cferland-plantationLa saveur naturelle du cacao est cependant jugée bien âpre aux papilles délicates des Européens… Ce sont les communautés religieuses espagnoles qui, les premières, auront l’idée de l’adoucir en y ajoutant du sucre (beaucoup, beaucoup de sucre!) mais aussi de la vanille et, parfois, de la cannelle et autres aromates. Des variantes naissent un peu partout, par exemple l’emploi de lait chaud (au lieu d’eau chaude) pour réaliser le mélange, ainsi que l’ajout de clous de girofle, d’amandes, d’ambre et de musc. En Angleterre, on y mettra même, à l’occasion, un œuf battu pour rendre le tout encore plus nourrissant!

Pendant près de deux siècles, c’est surtout sous forme liquide que l’on consommera le chocolat. Et c’est principalement pour ses vertus roboratives, stimulantes et même aphrodisiaques qu’il est recherché et fort apprécié des élites occidentales! Les grandes puissances de l’époque n’hésitent pas à établir des plantations de cacao dans leurs colonies tropicales pour s’assurer un approvisionnement adéquat. La première «maison de chocolat» – sur le modèle des «cafés» – ouvre à Paris en 1671. S’il n’y a pas encore l’équivalent de ce côté-ci de l’Atlantique, on trouve du chocolat (en quantité modeste) en Nouvelle-France, dans la vallée du Saint-Laurent mais aussi à Louisbourg et autres villes importantes d’Acadie, où son prix élevé en fait une substance recherchée par les riches.

Rien de trop beau pour la classe ouvrière

cferland-chocolat-mcxIl faut attendre les années 1800 pour que le chocolat change de «registre» et se diffuse à tous, gens de condition modeste comme élites, enfants comme adultes. C’est grâce à la Révolution industrielle et à la mécanisation que cette démocratisation du chocolat devient possible. La machinerie hydraulique et l’emploi de la vapeur, dont l’emploi démarre dans la seconde moitié du 18e siècle et se répand par la suite, permettent de véritablement tirer parti des stocks de cacao importés d’Amérique centrale et du sud, tout en faisant baisser les coûts de production. Et c’est aussi pendant ce siècle qu’on voit éclore les entreprises qui marqueront l’industrie du chocolat… et donc plusieurs nous sont encore familières: Van Houten,  Cadbury, Cailler, Nestlé, Lindt, Fry, Tobler, Côte d’or, Menier. L’usine construire par Émile Menier à Noisiel (Seine-et-Marne) en 1862 est aujourd’hui classée monument historique!

cferland-menierSaviez-vous que le chocolatier Henri Menier a eu des liens privilégiés avec le Québec? En 1895, il se porte acquéreur (rien de moins) de l’île d’Anticosti... pour la rondelette somme de 125 000$. Ce passionné de plein-air, désireux de pratiquer la chasse et la pêche, investit et développe beaucoup l’île, notamment en y implantant des populations animales. Il tente aussi de créer une sorte de colonie utopiste. Le village de Port-Menier en rappelle l’existence encore aujourd’hui.

Le chocolat dans la Belle Province

LogoLauraSecord1950Parlant du Québec, qu’en est-il ici? En fait, dans l’ensemble du Canada, l’engouement pour la production chocolatière tarde à se manifester. Ce n’est qu’en 1913 que le premier Laura Secord ouvre ses portes à Toronto. Ralentie par la Grande Guerre, l’expansion démarre véritablement dans les années 1920. Il faut dire que les Américains se mettent aussi de la partie à ce moment-là, avec l’apparition de gros joueurs comme Mars (célèbre pour sa barre du même nom, lancée en 1923) et inondent le marché nord-américain… Le chocolat est largement employé en pâtisserie (par exemple pour les petits gâteaux Vachon, à Sainte-Marie de Beauce) mais le marché de la production chocolatière n’intéresse apparemment pas les entrepreneurs francophones.

La place, laissée vacante par les Québécois, est investie par les entreprises étrangères. Montréal la cosmopolite attire la compagnie Cadbury, qui y aura son siège social canadien… jusqu’en 1976, lorsque le Parti québécois de René Lévesque prend le pouvoir. Les visées indépendantistes du Québec et la crainte d’un éventuel État unilingue francophone – entre autres facteurs – incitent les dirigeants à déménager à Toronto. Un départ qui crée beaucoup d’amertume au sein de la population.

cferland-barry-callebautAvec toutes ces embûches, difficile de croire que le Québec est aujourd’hui l’un des pôles nord-américains de la fabrication du chocolat! En effet, c’est grâce à l’installation d’une filiale de la chocolatière suisse Barry Callebaut à Saint-Hyacinthe que nous pouvons désormais nous targuer de produire quotidiennement plus de 650 tonnes de chocolat. Oui, vous avez bien lu. Cette usine où travaillent environ 500 personnes est au troisième rang de la production nord-américaine. Elle dessert (c’est le cas de le dire) l’industrie agroalimentaire et les chocolatiers, par exemple avec les petits carrés Bakers. Environ 90% du chocolat qui sort de Barry Callebaut prend ensuite la route des États-Unis. Saint-Hyacinthe, capitale agroalimentaire du Québec, a désormais son Académie du chocolat. Une version québécoise de Charlie et la chocolaterie, quoi!

Info bonus. Imaginez-vous donc que les petits bouts de chocolat qui s’échappent d’une ligne de production et tombent par terre ne sont pas jetés: ils sont récupérés et envoyés aux fermes porcines de la région, où ils font les délices des animaux. De quoi expliquer, peut-être, le goût capiteux de votre côtelette de porc d’hier soir.

*

Cold Stout beer glass isolated«Le chocolat se décloisonne. On ne peut plus penser uniquement au chocolat comme une collation », affirmait Jordan Lebel, professeur de gestion à l’Université Concordia, interviewé par La Presse il y a quelques années. Il ne croyait pas si bien dire. Le chocolat a la cote. On le cuisine avec audace, on le sort du strict domaine de la confiserie pour le réinventer encore et encore. Même certaines bières, surtout de type stout, présentent de chaudes notes de cacao!

Et vous, vous aimez le chocolat? Moi, je l’adore. Particulièrement noir et truffé de pâte de piment.

– Catherine

 

Sources et crédits

Sur la chronologie des chocolatiers : Portail du chocolat

Sur Meunier à l’île d’Anticosti: Vicky Lapointe et Anticosti Au temps des Menier (ONF, réal. Jean-Claude Labrecque)

Sur la controverse de Cadbury au Québec : Tabagie Saint-Jean

Sur l’industrie du chocolat au Québec : La Presse

 

Catherine Ferland est historienne, auteure et conférencière. Depuis 15 ans, ses thématiques de prédilection – histoire de l’alimentation, des boissons alcooliques, des petits produits «plaisir» – lui offrent l’occasion de participer régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de l’amener à faire des conférences aux quatre coins du Québec.

Substance coquine : le chocolat (1 de 2)

Quand arrive le temps de la Saint-Valentin, le chocolat est un produit qu’on associe spontanément aux petits cadeaux offert à l’être aimé – ou dont on espère être aimé: il suffit d’un coup d’œil aux tablettes de votre épicerie ou aux étalages des pharmacies, débordantes de boîtes de chocolats en forme de cœur, pour s’en convaincre! Saviez-vous que cette association entre amour et chocolat, loin d’être une invention moderne, remonte plutôt à plusieurs siècles avant nous? Et que l’aura «coquine» de cette substance n’est pas anodine?

Un aphrodisiaque traditionnel

cferland-mayas-codex-chocolatRappelons d’entrée de jeu que le chocolat vient des Amériques et qu’il est totalement inconnu de l’Ancien Monde avant les grandes explorations. Si vous avez eu le plaisir de visionner le film Chocolat, avec Juliette Binoche, vous savez déjà qu’il s’agit d’une substance traditionnelle en Amérique du Sud. Les Aztèques et les Mayas utilisent les fèves de comme monnaie d’échange, mais aussi pour pour se préparer un breuvage stimulant. Ils font griller les fèves puis les réduisent en poudre et mélangent cette poudre avec de l’eau. La recette idéale est d’environ 30 fèves pour une chopine d’eau. On agite vigoureusement le mélange pour faire lever une riche écume à la surface. Plusieurs épices y sont ajoutées, ce qui rend piquant ce breuvage déjà amer. Et qui pimente les ébats des amants l’ayant consommé.

Les premiers Européens à être témoins de cette préparation, au début du XVIe siècle, affirment que si le breuvage est pris modérément, il n’enivre pas… mais que, pris en excès, il produit un «désordre des sens» comme les vins mousseux!

C’est au XVIIe siècle qu’on assiste à l’introduction de nouvelles substances excitantes – dont le chocolat – en Europe. Le thé de l’Orient, le café du Moyen-Orient, le chocolat et le tabac d’Amérique du Sud offrent des sensations inédites à une Europe friande de nouveauté: ces petites douceurs contribuent à alimenter l’imaginaire colonial et exotique, la représentation qu’on se fait alors de tout ce qui n’est pas «civilisé». Pour l’adoucir et l’adapter au goût européen, on le prépare en y mélangeant de la vanille, de la cannelle et, bien sûr, beaucoup de sucre.

La boisson des dieux

cferland-chocolatLe chocolat pénètre d’abord le vieux continent par la Cour italienne, sous le roi Ferdinand 1er de Médicis, vers 1606. Les chocolatiers italiens, notamment ceux de Turin, de Naples et de Venise, développent d’ailleurs une expertise qui se perpétuera longtemps. En France, le frère aîné du cardinal de Richelieu est l’un des premiers à adopter le chocolat. L’arrivée de la jeune Marie-Thérèse, qui épouse Louis XIV en 1660, favorise encore la diffusion du chocolat. La nouvelle reine, dit-on, ne peut se passer de chocolat : elle en est si passionnée qu’elle en prend même en cachette.

Le siècle des Lumières consacre le chocolat au rang des substances favorites de la plupart des cours européennes. En 1737, le célèbre naturaliste Carl von Linné baptise le cacao du nom scientifique de Theobroma cacao, qui signifie littéralement «boisson des dieux» : cette appellation donne en quelque sorte ses lettres de noblesse à une substance depuis longtemps associée au plaisir, tout en constituant un rappel du culte dont elle était originellement l’objet.

Le grand Voltaire est un adepte convaincu du mélange de chocolat, de café, de lait et de sucre. Son secrétaire a même écrit que l’écrivain se nourrit exclusivement d’une douzaine de tasses de chocolat mélangé avec du café, depuis cinq heures du matin jusqu’à trois heures après midi. Voici qui explique sans doute sa grande productivité!

Luxure, volupté… et «petit garçon tout noir»

cferland-marquise-SevigneLe chocolat… Certains l’aiment, d’autres s’en méfient. Après tout, cette substance «sauvage» n’est-elle pas une ruse du Diable pour favoriser la luxure?

La grande popularité du chocolat auprès des Occidentaux s’explique en effet par son étroite relation avec l’univers de la sensualité et du libertinage. Dans son Traité des aliments, en 1702, Louis Lémery précise que les propriétés stimulantes du chocolat «sont propres à exciter les ardeurs de Vénus». Produit exotique de luxe, le chocolat est le support de bien des fantasmes chez l’élite occidentale! Dans une lettre adressée à sa fille en 1671, Madame de Sévigné raconte qu’une marquise de sa connaissance a consommé tant de chocolat pendant sa grossesse qu’elle a accouché «d’un petit garçon tout noir»… mais il est vrai que la marquise en question se faisait servir son chocolat à son lit tous les matins par un jeune esclave Noir d’une grande beauté… 🙂

cferland-cavalier-dame-chocolatAccusée par son royal amant – Louis XV – d’être trop froide au lit, Madame de Pompadour essaie de se donner du tempérament en buvant quotidiennement plusieurs tasses de chocolat. Le célèbre Casanova lui-même considère le chocolat comme un remède contre le «manque d’ardeur» plus efficace que le champagne ou les huîtres. Le «nectar des Indes», comme on l’appelle parfois, figure également en bonne place dans l’œuvre tortueuse du marquis de Sade. La place du chocolat dans l’univers libertin est également évidente dans de nombreuses peintures de l’époque. Le chocolat est le prétexte d’un grand nombre de scènes galantes, comme un prélude à l’amour.

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Bref, boire une tasse de chocolat n’est pas un acte aussi anodin que boire un café ou un thé: cela renvoie à un univers chargé de sous-entendus explicites. C’est ce qui explique que jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, le chocolat est d’abord et avant tout une substance d’adultes, à l’instar des boissons alcooliques. Ça changera éventuellement, jusqu’à devenir un ingrédient apprécié en cuisine par tous les membres de la famille, depuis les enfants jusqu’aux vieillards.

La suite dans un prochain billet… à l’occasion de Pâques!

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Pour en savoir plus: