Bilan de 25 mois d’entrepreneuriat et de passion

Ce que j’ai appris, espéré, réfléchi, accompli

Il y a maintenant un peu plus de deux ans que j’ai osé me lancer en affaires. N’ayant presque jamais côtoyé d’entrepreneurs (les membres de ma famille et mes amis étant, pour la plupart, employés de l’État ou d’entreprises privées), j’ai dû me former et puiser l’inspiration ailleurs. Je vous présente ici, bien humblement, quelques réflexions sur mon parcours entrepreneurial encore tout jeune, tant sur les facteurs de réussite que sur les éléments n’ayant pas abouti.

N’hésitez pas à me livrer vos réactions à la fin de cet article! 🙂

Photo: Crawford Iffland/Unsplash

Photo: Crawford Iffland/Unsplash

1. L’organisation est la clé de tout. Sans structure, même les meilleures idées ou les projets les plus prometteurs n’ont aucune chance d’aboutir. Il est essentiel de planifier les étapes et le temps nécessaire pour les mener à bien. Dans ma première année en affaires, j’ai «échappé» un mandat important parce que ma gestion de projet laissait à désirer et que j’avais mal évalué le temps, les délais, les éléments relevant des collaborateurs… De manière générale, je ne me préparais pas assez, étant dispersée dans autre chose. Je manquais d’expérience et d’outils. Pour y remédier, j’ai lu sur le sujet et je me suis trouvé (en les adaptant) des modèles de gestion de projets. Je vous assure que j’ai mené mes mandats suivants de façon beaucoup plus serrée!

2. L’audace est payante à court, moyen et long terme. Ça semble une évidence, mais ce n’est pas toujours facile d’oser et de s’afficher avec enthousiasme et confiance en soi. Est-ce notre fameux «héritage judéo-chrétien» qui sabote parfois la volonté de réussir en nous soufflant à l’oreille «Ben voyons, pour qui te prends-tu?» Mais c’est important de s’affranchir de la peur d’avoir l’air vaniteux, car après tout, lorsqu’on parle de son travail ou de son produit avec passion, on a tout simplement l’air… passionné! Personnellement, j’ai dû travailler beaucoup sur ma timidité naturelle, qui freinait le réseautage. Le fait de m’appuyer sur ma passion pour proposer mes services m’a aidée à surmonter mon sentiment d’imposteur et, surtout, m’a permis de décrocher de très intéressants contrats.

3. Exprimer un souhait publiquement contribue à sa réalisation. Une bonne idée, l’envie d’entreprendre un projet, le désir d’explorer une avenue n’auront aucun retentissement concret si vous gardez cela pour vous! Mais quand on en parle autour de soi, cela produit deux effets. D’abord, on engage sa parole, d’une certaine façon, puisque notre entourage nous en parlera: «Puis, ton livre, ça avance?» Si vous saviez le nombre de trucs (mandats professionnels ou projets personnels) que j’ai complétés par orgueil! 😉 Ensuite, j’ai remarqué que le fait d’en parler «attire» bien souvent les bonnes personnes pour en permettre la réalisation. Si on est informé de votre intérêt, l’information circule et il y a bien plus de chances qu’on vous propose quelque chose en ce sens. Bah, cela fait quelque fois que j’exprime mon désir de trouver un mécène pour m’envoyer en Europe… qui sait? Hi hi!

4. La chance est un élément non négligeable dans la réussite entrepreneuriale. Eh oui, rien ne sert d’être hypocrite, il est vrai que le facteur chance intervient souvent en affaires. Être au bon endroit au bon moment, rencontrer «par hasard» la personne qu’il faut, voir ou entendre quelque chose qui nous permet de débloquer une situation sur laquelle on butait depuis quelques temps… Mais en même temps, s’agit-il vraiment de chance ou bien d’une sorte de synchronicité qui s’installe et «fait arriver les choses», quand on est connecté à sa passion et aux humains qui nous entourent? Je n’ai pas la réponse à cette question. Je continue à m’interroger…

5. Rigueur et persévérance sont garantes de succès. Ces jours-ci, j’ai le grand bonheur de collaborer à nouveau avec un homme pour lequel j’ai beaucoup d’estime, Jean-Robert Leclerc, ancien président des Biscuits Leclerc. J’apprends beaucoup en côtoyant monsieur Leclerc, notamment au chapitre de la rigueur: l’entreprise qu’il a dirigée existe depuis 111 ans, de père en fils, et ce n’est pas par hasard! Être exigeant envers soi-même, se perfectionner, mettre du temps et de la constance dans les efforts, voilà qui mène à la réussite, bien plus que des attitudes défaitistes. Mais attention, il ne faut pas confondre persévérance et entêtement. Ce qui m’amène au point suivant.

6. Oser écouter son instinct. Ah! l’instinct. Dans les sphères intellectuelles, c’est un élément qu’on a tendance à mettre de côté au profit d’arguments rationnels. Pourtant, être à l’écoute de ses sensations, de son feeling par rapport à un projet, à une personne, à un client, c’est indispensable. Dans les dernières années, il m’est arrivé à trois reprises de faire fi de cette petite voix (qui me prévenait que quelque chose ne marchait pas) et de m’entêter en me «raisonnant»: que pensez-vous qu’il s’est produit? Ces trois expériences ont été insatisfaisantes, voire éprouvantes. Je m’en suis sortie, j’ai appris, certes… mais à quel prix! Bref, le jugement combiné à l’instinct, c’est gagnant. Et dorénavant, quand je ne «sens» pas quelque chose, je rectifie le tir.

7. L’innovation et le développement aident à se renouveler. J’en avais parlé un peu dans mes billets sur le métier d’historien (voir partie 1 et partie 2), mais l’ouverture à la nouveauté est comme un vent frais qui vient aérer une pièce et l’empêcher d’accumuler trop de poussière. Je n’ai jamais compris que certaines personnes fassent la même conférence depuis 20 ans, écrivent des articles qui parlent toujours de la même chose, ou exercent leur profession de manière identique à ce qu’ils ont toujours fait. Le monde change, nous devons changer aussi, au risque de s’encroûter. Par exemple, mes trucs sur l’histoire des boissons sont bien sûr mon «fond de commerce» depuis mon doctorat, mais j’ai peaufiné ma manière d’en parler (avec dégustation: une formule qui plaît beaucoup!) et, surtout, exploré plein d’autres champs. Et je continue de le faire. J’aime me lancer des défis.

8. Être proactif: démarrer des projets et proposer des collaborations. Ce constat ne s’applique peut-être pas à tous les domaines, mais dans celui où j’exerce, c’est une attitude qui m’a bien servie jusqu’à présent. Communiquer avec des réalisateurs pour proposer des chroniques d’histoire, avec des rédacteurs pour offrir des articles sur des sujets précis, avec des responsables de sociétés d’histoire pour indiquer mon intérêt à faire des conférences… Si j’étais restée «sagement» dans mon bureau à attendre les mandats, je pense que bien des choses se seraient passées autrement! Et j’admets que c’est très satisfaisant, d’un point de vue personnel, lorsqu’une démarche porte fruit!

Photo: Kendall Lane/Unsplash

Photo: Kendall Lane/Unsplash

9. Garder le focus, toujours. C’est si facile de se laisser submerger par les courriels, les réseaux sociaux, les médias électroniques, les vidéos d’enfants cutes ou d’animaux, les «p’tits jeux niaiseux», les pétitions, les trop nombreux abonnements à des sites, listes d’envois ou pages qui nous inondent de trucs… Certaines journées, j’avoue être plus dissipée et me laisser engluer par tout cela. Mais après 25 mois en affaires, je suis devenue plus efficace dans ma «gestion de l’essentiel» et j’en suis très fière! Je me fixe des objectifs hebdomadaires et, au jour le jour, des objectifs plus immédiats, ce qui m’aide à garder la concentration. Donnons la priorité aux priorités, comme disait l’autre.

10. En cas d’erreur, faire amende honorable et en tirer une leçon. Il m’est arrivé, comme à tout le monde, de commettre des erreurs. C’est humain, de se tromper! Au lieu d’en faire tout un plat et se terrer dans son lit pendant 6 mois, il me semble nettement préférable de présenter des excuses et de déterminer la marche à suivre pour éviter de refaire la même gaffe. Par exemple, une fois, je venais de finir de préparer un chouette article pour une revue et, tout heureuse de l’avoir terminé et envoyé, j’ai publié une mention à cet effet sur Facebook… oubliant l’embargo qui avait été demandé pour garder secrète la thématique du numéro. Je ferai sans doute encore bien des gaffes, mais certainement plus celle-là!

*

Voilà, il y aurait sans doute bien d’autre chose à dire, mais j’avais envie de témoigner ici, dans ce petit bilan, des éléments qui me semblent les plus significatifs. Si vous avez envie de réagir, que vous soyez entrepreneurs ou non, je vous y encourage!

Catherine

Historienne, auteure et conférencière, Catherine Ferland est spécialiste d’histoire de l’alcool et de la gastronomie et, plus largement, d’histoire culturelle du Québec. Elle participe régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de faire des conférences aux quatre coins du Québec. Elle blogue au catherineferlandhistorienne.com et signe des collaborations gourmandes dans Le Devoir depuis 2012.

Splendeurs et misères du PhD

La fois où j’ai eu envie d’en finir… avec l’érudisme

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Catherine Ferland à TEDxQuébec, décembre 2015. Photo: Daniel Lévesque Photographe

Faire un doctorat n’est pas une sinécure. C’est un processus qui relève à la fois de l’idéalisme, de l’entêtement et d’une certaine dose de folie. Que de sacrifices pour ajouter les petites lettres «PhD» après son nom! J’ai survécu à cette aventure et je m’évertue à présent à aider les nouvelles victimes de cette «terrible» affection… et tout particulièrement leur entourage.

C’était le propos de l’une de mes plus récentes excentricités: la conférence «De l’érudition à la passion: vaincre le PhD» que j’ai eu le plaisir de présenter à l’occasion de l’événement TEDxQuébec le 1er décembre 2015 au Théâtre Périscope. 🙂

Une hausse des cas de PhD

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Données: OCDE Infographie: Catherine Ferland

Il faut dire que le nombre de personnes atteintes de PhD [i.e. qui ont obtenu le titre de Philosophiae Doctor après avoir complété un doctorat] est en croissance. Depuis 10 ans, une hausse de 56%, soit 250 000 nouveaux cas par année, a été enregistrée dans les pays de l’OCDE. On estime même que 1,6% de la population des pays dits «développés» serait atteinte de PhD.

Ça fait du monde, ça…

Employant une forme humoristique, j’ai voulu décrire ce qu’est vraiment le PhD. J’ai d’abord présenté les modes de propagation de cette étrange condition. N’étant pas une tare génétique, le PhD se contracte par contact direct avec d’autres personnes affectées, le plus souvent dans ce foyer de propagation très risqué qu’est le campus universitaire. Le signe avant-coureur à surveiller est la maîtrise: connaître un épisode de M.A. ou de M.Sc. rend le sujet beaucoup plus à risque de développer le PhD. Et qui sont les plus dangereux agents de contamination? Les professeurs! 🙂 (Sans rancune, chers amis de Sherbrooke, de l’UQAR, de l’U. Laval, de l’UQTR et d’ailleurs!)

Dans mon intervention, j’ai ensuite tâché de décrire quelques-uns des symptômes les plus pénibles associés au PhD.

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Image du fond: Tiphaine Rivière

Le premier symptôme, la recherchose, apparaît dès les premières phases de l’affection. La recherchose pousse le sujet à accumuler une somme invraisemblable de connaissances et de savoirs sur des choses jugées parfaitement inutiles à la vie quotidienne.

Mal soignée, la recherchose entraîne assez vite l’apparition du second symptôme: la méthodologite.

La méthodologite consiste à la compulsion d’analyser, classer et catégoriser les informations accumulées au moyen de méthodes extrêmement ésotériques. La conception du monde se déforme, ce qui enferme progressivement le sujet dans une sorte d’état permanent de stupeur et de déconnexion avec le réel.

cferland-phd-zombieMais encore là, il est possible de s’en sortir: lorsque le PhD est pris à temps et soigné adéquatement, une rémission presque complète est possible. C’est d’ailleurs ce qui arrive à environ 60% à 70% des cas. Les autres 30% à 40% restants, par contre, s’exposent au pire…

Car si le PhD continue sa progression, un troisième symptôme, le plus grave, apparaît: l’érudisme.

Ah! l’ÉRUDISME. Il entraîne une importante enflure verbale (tant à l’oral qu’à l’écrit) accompagnée d’épisodes aigus où le sujet, à l’instar des gens atteins du syndrome de Gilles-de-la-Tourette, va se mettre à proférer des gros mots… Lesquels? Pour en savoir plus, vous devrez visionner ce qui suit!

Pas facile pour une relation (familiale, amicale ou amoureuse) de survivre à autant de violence verbale! C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de finir en évoquant les différents moyens pour «soulager» le PhD et son entourage. Outre la zoothérapie, l’élément-clé est tout simplement… l’AMOUR.

Parce que je suis persuadée que derrière chaque PhD qui s’est épanoui, il y a (ou il y a eu) au moins une personne qui l’a pris dans ses bras et qui lui a dit : «C’est important, ce que tu fais. Je crois en toi. Et je t’aime.» En mon nom personnel et au nom de tous les PhD, je veux remercier ces personnes d’être là (ou d’avoir été là) au bon moment. C’est grâce à vous que nous pouvons nous reconnecter avec le monde réel et avec ce qui compte vraiment.

*

9782021125948Lien vers toutes les conférences TEDxQuébec.

Lien vers toutes les conférences TEDx (independantly organized TED event).

Lien vers toutes les chaînes TED.

Pour finir, lien vers le livre de Tiphaine Rivière, Carnets de thèse (Seuil, 2015): l’auteure m’a aimablement autorisée à utiliser ses images pour illustrer mes propos! Un livre plein d’humour et qui, bien qu’il décrive une situation parisienne, fera sourire les étudiants de cycles supérieurs de partout dans le monde!

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Ceux qui suivent mon activité professionnelle auront remarqué à quel point je navigue dans des eaux toujours différentes, tout particulièrement depuis la dernière année. C’est vrai que les derniers mois ont très intenses pour moi. Je vous avoue une chose: plus que jamais, je ressens une sorte d’urgence de faire des trucs fous, ce qu’on appelle communément «sortir de sa zone de confort». Je veux profiter de ce que la vie peut offrir d’expérience trépidantes. Certains pratiquent des sports extrêmes ; moi, j’ai choisi de mener une vie extrême!

Cap sur 2016, à présent! Je souhaite à chacun une année épanouissante et pleine d’amour!

Bises.

Catherine

Historienne, auteure et conférencière, Catherine Ferland est spécialiste d’histoire de l’alcool et de la gastronomie et, plus largement, d’histoire culturelle du Québec. Elle participe régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de faire des conférences aux quatre coins du Québec. Parmi ses ouvrages, mentionnons Bacchus en Canada. Boissons, buveurs et ivresses en Nouvelle-France (Septentrion, 2010) et La Corriveau, de l’histoire à la légende (Septentrion, 2014), gagnant du Prix littéraire du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean 2015 et finaliste aux Prix littéraires du gouverneur général 2014 ainsi qu’au Prix Jean-Éthier-Blais 2015.  Elle blogue au catherineferlandhistorienne.com et signe des critiques culinaires au journal Le Devoir depuis 2012.

Devenir historien en 7 étapes (suite et fin)

Ou comment tirer son épingle du jeu dans un contexte chaotique

Dans la première partie de ce billet – qui a d’ailleurs suscité beaucoup de réactions et de commentaires, un grand merci! – je vous révélais mes trois premiers «commandements» de l’historien. Voici le reste de ma réflexion avec les quatre suivants. Je vous avise cependant que j’y vais «un peu raide» à certains moments, parce que c’est mon blogue et qu’il s’agit d’une tribune où j’estime pouvoir vous livrer le fond de ma pensée. Cela n’engage évidemment que moi. Voilà, vous êtes prévenus… Vous êtes prêts? Allons-y. 

4) De stratégie tu useras résolument pour faire ta place

Attaché à suivre les traces du passé, le nez dans ses archives, l’historien n’est PEUT-ÊTRE pas la «bibitte» la plus stratégique de l’univers. Eh oui. Ce n’est pourtant pas l’intelligence ou l’esprit critique qui lui fait défaut, bien au contraire… mais la formation en sciences historiques ne développe pas spécifiquement la «combattivité» indispensable pour s’imposer sur le marché du travail. Tandis que l’étudiant en droit, en sciences ou en marketing a souvent un plan de carrière, avec des stages et des emplois d’été dans son milieu, l’étudiant en histoire a un parcours beaucoup plus… hem… aléatoire.

La bonne nouvelle, c’est qu’il est possible devenir un meilleur stratège. D’apprendre à «fourrer son nez» aux bons endroits pour rencontrer les bonnes personnes (revoir le «commandement» #2), trouver des mandats et décrocher des contrats. Et je vous rassure: être stratégique n’enlève rien à la «noblesse» de notre profession. Il s’agit ici de ne pas attendre passivement et, surtout, d’éviter de manquer de belles opportunités. Alors prenez le temps de vous projeter dans le futur. Où vous voyez-vous dans 6 mois? Dans 3 ans? Dans 9 ans? Quelles seraient les étapes pour y parvenir, en tenant compte de vos connaissances actuelles? Qui pourrait vous aider à atteindre vos objectifs?

cferland-3-cartesJe ne saurais trop vous recommander de vous faire faire des cartes d’affaires et d’en avoir toujours quelques-unes sur vous. Cela projette une image professionnelle et évite de devoir griffonner vos coordonnées sur un bout de papier! Si vous êtes actif dans plus d’un créneau, vous pouvez même avoir des cartes différentes pour refléter vos expertises. Par exemple, désireuse de bien distinguer mes secteurs d’activité, j’ai des cartes d’affaires à titre d’historienne gourmande, de biographe et de coach en communication… ce qui me permet de remettre ce qui convient à mes clients potentiels.

Mais attention: si on ne fait pas sa place en longeant les murs, ce n’est pas non plus en «tassant» les autres que vous laisserez la meilleure impression. C’est vrai en toutes circonstances, remarquez bien. Être stratège, c’est aussi comprendre qu’il est dans l’intérêt général de s’allier plutôt que de s’affronter. N’hésitez pas à recommander vos amis, à leur faire suivre des offres pertinentes. Soyez un joueur d’équipe: notre belle discipline ne s’en portera que mieux!

5) De travailler gratuitement tu refuseras absolument

Bon, il est temps de se dire «les vraies affaires». Un historien est (souhaitons-le) passionné par son travail, mais cette passion ne signifie pas pour autant qu’il travaillera gratuitement. Comptez-vous sur la «passion» de votre comptable pour qu’il fasse votre rapport d’impôts sans se faire payer? Sur la «passion» de votre plombier pour réparer votre évier sans facturer ses honoraires? Ou sur la «passion» de votre dentiste pour repartir de son cabinet sans sortir votre carte de crédit? Certaines personnes semblent pourtant croire que les historiens, eux, peuvent et doivent accepter de travailler pour rien! C’est connu, l’histoire rend scandaleusement riche! 😉

Il y a lieu de définir ce que j’entends par «gratuité». Gratuit, c’est sans cachet ou rémunération, mais aussi sans attrait professionnel ou personnel. Rien pantoute. Si j’estime qu’une activité réalisée bénévolement m’apporte quand même quelque chose (au plan de la reconnaissance, de la renommée, de la philanthropie, etc.), bref que j’y trouve mon compte, il se peut que je décide d’accepter. Et s’il y a une compensation raisonnable, la prise en charge de mes frais de déplacement, de repas ou d’hébergement, bref que je sens que mon interlocuteur fait des efforts sincères pour bénéficier de mes services, ça pèsera aussi dans la balance. Mais en bout de ligne, c’est ma décision et je l’assumerai.

Oui, c’est VOTRE décision: ne laissez personne vous imposer sa vision à coups de «Ça va te faire de l’expérience». Surtout si vous en êtes à une étape de votre carrière où vous avez déjà l’expérience voulue pour gagner votre vie! Usez de  jugement.

Sans compter un effet pernicieux: si vous acceptez trop souvent de travailler en-deçà de votre valeur, les gens finiront par penser que vous valez effectivement moins. Vous connaissez sans doute la propension des gens à accorder plus de respect et de considération à ce qui coûte plus cher… Eh bien c’est la même chose lorsqu’on est historien autonome. Il faut doser, c’est tout.

Laissez-moi vous raconter une petite anecdote. Il y a quelques mois, «on» m’a proposé de faire une conférence historique d’une heure dans le cadre d’un événement. «On» me demandait d’y prendre part à titre gracieux, expliquant que l’organisme était sans but lucratif (ce que je peux comprendre) mais en ajoutant – et c’est ce qui m’a piquée au vif – que l’on comptait «sur la passion pour l’histoire qui anime nos conférenciers» pour accepter de… faire plusieurs heures d’auto et aller carrément travailler à mes propres frais! J’ÉTAIS SUPER FRUE car, comme je lui ai répondu aussitôt, «cet argument est inacceptable et irrespectueux envers les historiens puisqu’il dévalue la nature, le sérieux et l’ampleur de notre travail.» Cibole!!! Si vous souhaitez lire l’histoire complète avec ses détails plus «crunchy», c’est ici.

6) Un meilleur communicateur tu t’efforceras de devenir

cferland-presentation-vintageLa communication, aujourd’hui, c’est le nerf de la guerre. Même pour quelqu’un qui préfère la compagnie des livres et des archives, la prise de parole en public (ou dans l’espace public, numérique compris) est INÉVITABLE. Pour se démarquer en histoire, savoir s’exprimer clairement et avec passion est une aptitude extrêmement précieuse. Là, vous avez envie de me dire «Ouais, c’est facile à dire, ça, Catherine: tu as ça dans le sang!» Eh bien, apprenez ici mon terrible secret: je suis foncièrement introvertie, solitaire et même plutôt timide. C’est un aspect sur lequel j’ai beaucoup, beaucoup travaillé depuis toute ma vie 15 ans. Jeune, j’étais terrorisée par les exposés oraux. Si vous m’aviez entendue lors de mes premières conférences ou lors de mes premiers passages à la radio… ouf!

J’ai lu d’innombrables ouvrages sur la communication pour mieux comprendre les dimensions théoriques. Réflexe d’historienne! Puis, il a bien fallu me «mouiller» : j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai fait des communications dans des colloques, des conférences publiques, des interventions sur diverses tribunes. Parfois, on venait me chercher, alors qu’à d’autres moments, c’est moi qui ai pris l’initiative de me présenter afin d’acquérir de l’expérience. Je puis maintenant dire que je suis parfaitement à l’aise lorsque je prends la parole en public, aussi bien face à un micro de radio qu’en mini-colloque avec 12 personnes ou devant une salle de 200 personnes.

Pendant que j’ai votre attention, j’en profite vous informer qu’avec mon amie – et ancienne étudiante! – Marie-Hélène Janvier, j’ai fondé une compagnie, Académie Odyssée, afin d’offrir de la formation en communication aux étudiants et jeunes chercheurs en sciences humaines. Je veux enseigner mes meilleurs trucs, durement acquis au fil de mon expérience personnelle, pour permettre à d’autres de développer leur potentiel oratoire. Fin de l’infopub! 😉

Malgré tout le chemin parcouru, je dois encore travailler ce que j’appelle mes micro-interactions: vous savez, quand on arrive dans une salle où l’on ne connaît personne et qu’il faut aller se présenter. Il m’arrive encore souvent de «figer» ou d’éprouver une grande timidité, une sorte de syndrome de l’imposteur… Il y a encore place à amélioration et c’est mon défi personnel pour les prochains mois.

7) Au perfectionnement et à la «recherche et développement» tu consacreras du temps

cferland-perfectionnementQuand on est pris dans le quotidien, avec tous les «il faut» et une liste de choses à faire qui s’allonge sans cesse quoi que l’on fasse, il peut être difficile de dégager du temps pour prospecter l’avenir. Pourtant, il est essentiel de le faire et d’aller au-devant, au lieu d’attendre passivement que les choses viennent à soi… il s’agit de mettre en œuvre sa propre stratégie de développement professionnel (revoir le point #4). Pour l’historien, ça peut vouloir dire, concrètement:

  • rédiger le plan d’un prochain article ;
  • prendre position dans un débat (j’inclus ici les médias sociaux) ;
  • communiquer avec une société d’histoire pour proposer une conférence ;
  • suivre une formation d’appoint pour se perfectionner (en médias sociaux, en informatique, en français, en communication, etc.) ;
  • contacter un organisme pour offrir ses services de consultant ;
  • envoyer une proposition de communication ;
  • consacrer quelques heures pour maîtriser une nouvelle application ou un outil (voyez ici ce que j’ai réussi à faire en 2 h sur la plateforme wideo!);
  • écrire à un collègue pour établir une collaboration ;
  • se former en marketing et réseautage ;
  • se tenir informé des actualités du domaine et des domaines connexes ;
  • et tutti quanti.

Cela ne s’arrête jamais, surtout si vous devenez, comme moi, un historien-entrepreneur. Mais c’est aussi une manière extraordinaire de ne pas «s’encroûter» – rien de plus navrant qu’un historien qui ressasse les mêmes sujets pendant des années et des années!

Et j’ai envie de vous apprendre une belle nouvelle. Par un joli retour des choses, j’aurai prochainement l’occasion de «donner au suivant» en devenant MENTOR. Eh oui! le programme de mentorat de l’Université Laval a réussi à me convaincre de prendre des étudiants sous mon aile à compter de l’automne prochain. Ça me remplit de joie! J’ai l’impression que ce sera une expérience très enrichissante et formative pour moi également.

*

Voilà, voilà, ça y est: j’en ai fini avec mes «7 commandements» de l’historien.

La profession d’historien est, comme toutes les professions, jalonnée de défis. La principale difficulté réside, je crois, dans le manque de modèles hors de la sphère universitaire. Il faut donc se montrer créatif. Certaines personnes trouveront leur place dans ce bel écosystème tandis que d’autres préféreront s’engager dans une voie différente. Je respecte cela. Je veux simplement vous dire que oui, c’est possible de se construire une carrière sur mesure en tant qu’historienne ou historien. S’il n’y a pas de recette unique, j’ai voulu vous dévoiler ici mes réflexions et mes meilleurs trucs pour vous y aider. J’espère sincèrement que cela vous sera utile! 🙂 Laissez-moi vos commentaires.

Bises.

Catherine

Catherine Ferland est historienne, auteure et conférencière. Depuis 15 ans, ses thématiques de prédilection – histoire de l’alimentation, des boissons alcooliques, des petits produits «plaisir» et de la culture en général – lui donnent la chance de participer régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de l’amener à faire des conférences aux quatre coins du Québec.

Devenir historien en 7 étapes (première partie)

… ou comment tirer son épingle du jeu en contexte chaotique

Il y a maintenant plus d’un an que j’ai décidé de créer mon entreprise et de travailler à mon compte comme historienne professionnelle. En ces temps sombres où, presque tous les jours, de nouvelles coupes/compressions/austérisations nous tombent dessus, je m’en sors plutôt bien. Pourquoi? J’essaie de de comprendre. Je réfléchis à ce qui, en 2015, constitue le métier d’historien. Quel est le devoir de l’historien? Quelles sont les caractéristiques qui le définissent? Comment identifier les attitudes à adopter et les pièges à éviter? Voici le résultat de mon remue-méninges… sous forme de sept «commandements» ou préceptes. Sans prétention, pour le plaisir… et, surtout, pour vous amener à poursuivre la réflexion!

1) Une spécialité tu développeras afin d’être reconnu comme un expert

cferland-colloque-100ans-10J’aime bien établir un parallèle entre l’histoire et la médecine. Vous le savez déjà, il existe de nombreuses spécialités en médecine. En cas de problème aux oreilles, vous vous tournerez naturellement vers un oto-rhino-laryngologiste (ORL) car son titre vous informe qu’il a longtemps étudié pour acquérir cette expertise pointue. Personne ne songerait à consulter un ORL pour une verrue plantaire, n’est-ce pas! D’une manière analogue, une personne qui veut développer sa crédibilité comme historien doit préférablement choisir une spécialisation et y consacrer suffisamment de temps pour devenir un expert et se démarquer. Comme cela, c’est à VOUS qu’on pensera lorsqu’on aura besoin d’un point de vue historien sur une question précise.

Il existe plusieurs stratégies pour vous positionner comme expert. Cela peut être au moyen d’articles dans des publications à large diffusion (je pense à l’excellente revue Cap-aux-Diamants), de conférences publiques ou d’interventions dans divers événements. Bien sûr, la réalisation d’une maîtrise (et même d’un doctorat) peut s’avérer un atout car cela démontre votre «sérieux» en plus de vous donner du matériel pour publier et donner des conférences dans des bibliothèques, des sociétés d’histoire et ailleurs.

cferland-jmlebel-tresors-capitaleCe qu’il faut comprendre, c’est que tous les moyens que vous choisirez auront une influence les uns sur les autres, contribuant à construire votre crédibilité comme historien. Et à vous donner du travail! Commencez simplement. L’article que vous avez publié vous donnera une occasion de passer à la radio, ce qui vous vaudra une invitation à faire une conférence, au cours de laquelle vous jaserez avec quelqu’un qui vous proposera un petit contrat, qui vous amènera ensuite à préparer un nouvel article, etc. Il s’agit ici de synergie. Ce faisant, votre nom circulera de plus en plus comme étant un spécialiste de ces questions. Bien sûr, avant d’avoir la renommée d’un Jean Provencher, d’un Jean-Marie Lebel ou d’un Jacques Lacoursière, vous devrez travailler fort… mais ça viendra!

2) Les occasions de réseautage tu rechercheras activement

Le Rat de bibliothèqueLes historiens ont parfois une petite tendance asociale. On ne se le cachera pas: si quelques-uns développent des habiletés de communication  – j’élaborerai au point 6… dans la suite de ce billet –, on retrouve beaucoup de chercheurs en histoire qui sont beaucoup plus à leur aise lorsque cachés derrière leur écran d’ordinateur, leur(s) pile(s) de livres(sss) menaçant de s’écrouler sur leur clavier! Le cliché du «rat de bibliothèque» a un petit fond de vérité.

Or, si vous souhaitez faire votre place dans le milieu des historiens, il vous faudra sortir un peu et construire votre réseau professionnel. Les mandats et contrats n’apparaitront pas comme par magie. Si on ne sait pas que vous existez, on ne pourra pas penser à vous. Pas besoin de prendre un abonnement dispendieux dans un club de golf: quand on y songe, les occasions de réseautage (sociales, institutionnelles, professionnelles, etc.) sont nombreuses! Recherchez-les.
Voici quelques suggestions, en vrac, pour rencontrer des gens:

  • accepter l’invitation de collègues qui vont «prendre un verre» quelque part;
  • participer aux assemblées, comités, C.A. ou autres structures administratives en lien avec la profession;
  • assister à des lancements de livres et, pourquoi pas, à des vernissages d’expositions;
  • suivre les actualités du milieu des historiens par l’entremise des réseaux sociaux (voir le point suivant);
  • participer à des colloques, congrès et journées d’étude, même si c’est seulement comme auditeur;
  • convoquer quelques collègues et amis pour un café autour d’un thème particulier.

De manière générale, soyez simplement à l’affut de situations où vous pourrez discuter avec des personnes influentes.

3) Les nouveaux médias tu mettras à profit intelligemment

Comme la plupart des gens, les historiens apprécient les réseaux sociaux tels que Twitter, Instagram et Google+ et les outils de diffusion numérique comme Vine, Youtube ou Vimeo. Cependant, peu d’entre eux utilisent ces plateformes pour développer leur carrière. Le raisonnement est souvent le suivant: «J’utilise LinkedIn pour le travail, Pinterest pour le fun»… C’est un bon début, mais ce faisant, ils se privent de belles opportunités.

cferland-medias-sociauxSans nécessairement se créer une page Facebook professionnelle (encore que cela puisse s’avérer une bonne idée, selon votre situation), il y a moyen de mettre à profit ces outils pour consolider votre expertise, vous positionner clairement comme historien et étendre votre réseau. Pour continuer avec l’exemple Facebook, j’ai opté pour la possibilité de laisser les gens «s’abonner» à mon profil public, ce qui me permet de communiquer avec eux sans devoir obligatoirement les accepter comme «amis». Vous pouvez aussi utiliser les diverses fonctionnalités pour créer des catégories («Amis proches», «Contacts professionnels», etc.) auxquelles vous posterez des contenus différents.

En matière de ce qu’on peut publier sur ces différents médias, je n’entrerai pas dans les «à faire ou à éviter». Il existe pas mal de ressources sur les sites et blogues spécialisés en médias sociaux qui vous expliqueront parfaitement pourquoi c’est une mauvaise idée d’utiliser telle photo de party en guise d’image de profil ou de partager tel article potentiellement polémique. Je dirai cependant trois choses:

A- Comme historien, il est tout à fait possible d’utiliser vos différents profils à la fois de manière personnelle et professionnelle… en évitant bien sûr de verser dans la constante autopromotion pour ne pas agacer les gens qui vous «suivent»! Ici comme en d’autres domaines, le jugement est de mise. Alternez les réflexions personnelles et la photo de votre dernier repas entre amis avec des éléments plus «sérieux» susceptibles d’intéresser les gens qui vous suivent. Et soyez généreux: commentez et partagez les publications de vos amis historiens. Nous sommes si peu nombreux, il faut bien s’entraider!

B- Apprenez si possible à utiliser les différentes plateformes pour maximiser la portée de vos nouvelles… mais pas toutes les plateformes en même temps! Des ressources existent pour vous indiquer quels sont les meilleurs moments (jour de semaine, heure, etc.) pour publier sur Twitter, Pinterest, Facebook et tous les autres. Personnellement, je vous l’avoue, ça m’agace de recevoir en MÊME temps des «notifications» de la MÊME personne sur quatre réseaux pour la MÊME chose. Étudier le passé n’excuse en rien le manque d’habileté avec les outils actuels. My two cents, comme le disent nos amis anglophones.

cferland-troll-internetC- En tant qu’historien, votre réseau familial, amical et professionnel vous accorde sa confiance en ce qui a trait aux questions d’histoire. Mais nul n’est parfait et l’erreur est possible. Si vous avez fait fausse route, par exemple en partageant un article qui, après coup, s’avère provenir d’un site dont la crédibilité est douteuse, il n’y a pas de honte à faire amende honorable. D’un autre côté, ne passez pas votre temps à traquer les erreurs dans les publications de vos relations, au risque de vous retrouver avec l’étiquette de «troll historique». 😉

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En attendant le prochain billet où je vous livrerai les 4 autres points, voici un collage que vous avez peut-être vu passer sur les médias sociaux, selon la formule du «What […] thinks I do». J’aurais aimé vous le proposer en français, mais je manque de temps pour en bricoler un. Si quelqu’un se dévoue et me l’envoie (sans fautes de français SVP… tant qu’à faire, faisons-le bien!), je promets de remplacer cette image par la version française.

MISE À JOUR, 7 juillet 2015 – Un collègue historien a rapidement répondu à l’appel : on dira ce qu’on voudra, mais le numérique, c’est l’fun et ça permet d’atteindre des objectifs avec une efficacité exceptionnelle! Merci, René Beaudoin! Comme promis, voici donc la version française du fameux collage.

Ce qu'on pense

À très bientôt pour la suite!

Bises.

Catherine

Catherine Ferland est historienne, auteure et conférencière. Depuis 15 ans, ses thématiques de prédilection – histoire de l’alimentation, des boissons alcooliques, des petits produits «plaisir» et de la culture en général – lui donnent la chance de participer régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de l’amener à faire des conférences aux quatre coins du Québec.