La Poutine Week 2016 à Québec (partie 1)

Variations sur le thème des patates, de la sauce brune et du fromage

(Au fait, si vous atterrissez sur mon blogue pour la première fois, bienvenue à vous! Consultez cette page pour savoir qui je suis!)
Poutine du resto la Table, 2016. Photo: Dominic Champagne

Poutine du resto la Table, 2016. Photo: Dominic Champagne

Alors que nous sortons à peine de la période des Fêtes – et de ses innombrables repas et rencontres de famille où l’on mange systématiquement trop – je me suis retrouvée avec un épineux problème…

Voilà : l’organisation de la Poutine Week de Québec, qui aura lieu du 1er au 7 février 2016, m’a invitée à tester autant de poutines que je le désirais en pré-dégustation. La liste en comptait 63. Soixante-trois, oui. Wow! Une telle entreprise étant peu compatible avec ma volonté de «faire attention» à ma santé, j’ai décidé de me constituer une équipe de collaborateurs-goûteurs enthousiastes afin de couvrir le plus grand nombre possible de restaurants participants!

(Pour moi qui suis collaboratrice resto pour Le Devoir, gérer les critiques réalisées par des collaborateurs représente d’ailleurs un très agréable changement! 😀 )

J’aurai donc le plaisir de vous présenter une quarantaine de poutines réparties en cinq parcours, soit:

#1. Vieux-Port–Saint-Roch

#2. Sainte-Foy–Sillery–Cap-Rouge

#3. Montcalm–rue Saint-Jean

#4. Lebourgneuf–Limoilou

#5. Grande Allée–Quartier Petit Champlain

~ Vous pourrez ainsi faire un choix éclairé lors de la Poutine Week! Youppi! ~

*

Mais avant de plonger la fourchette, voici un petit topo – OH QUE OUI, vous n’y échapperez pas! – sur l’histoire de la poutine. Puisque vous salivez déjà, je serai magnanime : je promets de faire ça vite.

Et pour vous mettre dans l’ambiance, je vous invite à écouter la désopilante pièce Hommage en grain du groupe québécois Mes Aïeux (album «En famille», Disques Victoire, 2004). La ritournelle risque de vous coller aux tympans. Soyez prévenus.

(Très, très brève) histoire de la poutine

Patates, sauce brune et fromage, c’est engraissant, quel dommage !
Patates, sauce brune et fromage, une part de notre héritage…
– Mes Aïeux, Hommage en grains, 2004

Je pourrais bien sûr étirer la sauce (ah ah ah), mais il se trouve qu’on peut facilement résumer la mythique création de la poutine en six points:

  1. Il y a environ 9000 ans, la pomme de terre apparaît en Amérique du Sud.
  2. Il y a environ 8000 ans, le fromage est «inventé» – accidentellement – à l’autre bout du monde, quelque part au Proche-Orient.
  3. Un beau jour (il doit y avoir autour de 3500 ou 4000 ans, qui pourrait le dire?), quelqu’un décide d’épaissir un bouillon de viande avec un peu de farine grillée puis de réduire le tout. La sauce demi-glace est née.
  4. Introduite en Europe suite aux grandes explorations du XVIe siècle, la pomme de terre y est adoptée dans certaines régions. On commence à la cuisiner de diverses manières, notamment en friture.
  5. Grâce aux avancées de la modernité, un inventeur parvient, dans les années 1830, à créer une version en poudre, transportable et pratique, de la sauce brune.
  6. Vers la fin des années 1950, à quelque part au Québec dans la région des Bois-Francs*, quelqu’un a l’idée de génie de combiner les patates, la sauce brune et le fromage frais en grains, aussi affectueusement appelé «fromage chouik-chouik», créant ainsi la POUTINE.

cferland-idee-genie* Non, je ne me prononcerai pas sur ce brûlant sujet géopolitique qu’est le réel berceau de la poutine. J’ai des amis qui proviennent des villes «pressenties», voyez-vous, et je tiens à les conserver! 😉

À vos fourchettes!

Je vous avais promis que l’historique serait bref! Prêts? Allons-y! C’est par ici:

*

Historienne, auteure et conférencière, Catherine Ferland est spécialiste d’histoire de l’alcool et de la gastronomie et, plus largement, d’histoire culturelle du Québec. Elle effectue des chroniques à la radio et à télé, en plus de faire des conférences et animations gourmandes aux quatre coins du Québec. Parmi ses ouvrages, mentionnons Bacchus en Canada. Boissons, buveurs et ivresses en Nouvelle-France (Septentrion, 2010) et La Corriveau, de l’histoire à la légende (Septentrion, 2014). Elle signe des critiques culinaires au journal Le Devoir et blogue au catherineferlandhistorienne.com.

Mes 20 coups de cœur gourmands pour les Fêtes

De bonnes idées pour vos cadeaux d’hôtesse!

cferland-vsp-vendange tardiveCes dernières années, j’ai eu le plaisir de découvrir une grande variété de produits fins québécois, tant alcools que fromages ou charcuteries. Si les goûts eux-mêmes ne se discutent pas – à ce qu’on dit – on peut quand même s’en parler!

Je vous livre donc ici quelques-uns de mes coups de cœur (très personnels), question de vous inspirer lorsque vous passerez au marché public, à votre fromagerie favorite ou à la SAQ avant votre party de famille.

Bonnes agapes! 😀

* Dans mon verre, je déguste avec bonheur *

  • Le Moulin à grains, vin blanc, cépages Vandal-Cliche, Seyval et St-Pépin, 11% alc., Domaine des 3 moulins
  • Le Chevalier, vin de miel vieilli en fûts de chêne, préparé à base de miel de sarrasin, 16% alc., Miel Nature (disponible SAQ)
  • Le Vieux Moulin – Hydromel de framboise, vin de miel et de framboise, 12% alc., Vieux Moulin de Sainte-Flavie (disponible SAQ)
  • La Prunelle, crème de prunes, 20% alc., Cidrerie et Vergers Pedneault
  • Le Pérado, «porto» de bleuets, dattes, figues et cassis, 18% alc., Les Boissons du Roy
  • Le Brochu, liqueur de framboise et cassis, 23% alc., La Vallée de la framboise (disponible SAQ)
  • Le Kamouraska Vodka érable, alcool de grain au sirop d’érable Canada no. 1 extra-clair, 30% alc., Kamouraska Vodka (disponible SAQ)
  • Le Vendange tardive, vin blanc doux, cépages Vandal-Cliche et Vidal, 12% alc., Vignoble Sainte-Pétronille

cferland-fromages-saucissons

* Dans mon assiette, je savoure avec délectation *

  • La mousse de foie de cerf rouge au brandy et cognac, Cerfs rouges Labrecque
  • Le Rondin, saucisson aux champignons sauvages séchés de Gaspésie, Viandes biologiques de Charlevoix
  • Le Si pousse à la bière noire de Montréal, saucisson artisanal séché, Fou du cochon et Scie
  • Le confit d’oignon à la bière blanche de la Chouape et aux bleuets, Bock
  • Les rillettes de pur canard à la lavande, Les Ducs de Montrichard
  • Le nougat aux oranges confites, La Nougaterie Québec (livraison partout au Québec)
  • Le Clos des Roches, fromage à pâte pressée cuite vieilli 12 mois (régulier) à 24 mois (réserve), Fromagerie des Grondines

 

* Pour finir, voici mes trois duos «chouchous» d’accords alcool et fromage! *

D’abord, le Secret de Maurice accompagné de L’Or de l’Isle-aux-Coudres. Ce fromage de la Maison d’affinage Maurice Dufour, dont la pâte coulante donne envie de le déguster tout entier à la petite cuillère (c’est d’ailleurs le «secret»!), est un pur ravissement avec ce cidre de poires de Cidrerie et Vergers Pedneault où les notes fruitées explosent en bouche comme une fraîche journée d’octobre.

Ensuite, le Hermann de la Fromagerie du Charme et l’Orpailleur rouge du vignoble de l’Orpailleur. On a ici l’alliance de l’ancien et du nouveau: cette toute jeune fromagerie propose un produit démontrant un «caractère» des plus affirmés qui s’apparie à merveille avec ce vin rubis et complexe issu de l’un de nos plus anciens vignobles québécois.

Enfin, le Bleu d’Élizabeth et l’Hydromel Médiéval Réserve élaboré par Intermiel. La qualité de ce produit de la Fromagerie du Presbytère n’est plus à démontrer; or, au contact de ce vin de miel capiteux, on assiste à une fusion de saveurs qui saura rallier tout le monde… même les moins friands de pâtes persillées. Avec quelques noix grillées, c’est l’épiphanie gustative assurée!

*

Bandeau-histoire gourmande-Fêtes2015

Pour 2016, je vous souhaite le bonheur, la santé, l’amour, la prospérité et le plaisir.

Et j’ai bien envie de vous proposer la résolution suivante: si vous vous donniez pour objectif de découvrir au moins un nouveau produit/nouveau producteur québécois à tous les mois? N’hésitez pas à me faire part de vos propres trouvailles!

Allez, on se retrouve après les Fêtes!

Bises.

Catherine

Historienne, auteure et conférencière, Catherine Ferland est spécialiste d’histoire de l’alcool et de la gastronomie et, plus largement, d’histoire culturelle du Québec. Elle participe régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de faire des conférences aux quatre coins du Québec. Parmi ses ouvrages, mentionnons Bacchus en Canada. Boissons, buveurs et ivresses en Nouvelle-France (Septentrion, 2010) et La Corriveau, de l’histoire à la légende (Septentrion, 2014), gagnant du Prix littéraire du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean 2015 et finaliste aux Prix littéraires du gouverneur général 2014 ainsi qu’au Prix Jean-Éthier-Blais 2015.  Elle blogue au catherineferlandhistorienne.com et signe des critiques culinaires au journal Le Devoir depuis 2012.

Déguster et commenter le vin : depuis quand?

Un plaisir ancien toujours renouvelé

Cours d'oenologie à Montréal, 1959.

Cours d’oenologie à Montréal, 1959.

À l’occasion de la sortie du guide du vin Le Lapeyrie 2016, j’ai décidé de répondre à une question qu’on me pose fréquemment: depuis quand fait-on des dégustations de vin?

S’agit-il d’une activité aussi vieille que le vin lui-même? À quand remontent les premiers guides du vin? Et comment un passionné du vin comme Philippe Lapeyrie a-t-il procédé pour réaliser le sien?

Je vous ai donc – avec entrain et amour, comme toujours! – concocté ce qui suit.

Des vignes, des hommes… et des experts

Procès-verbal de dégustation du vin de Saintonge, Québec, 25 septembre 1728.

Première page du procès-verbal d’une dégustation de vin de Saintonge, Québec, 25 septembre 1728.

J’en ai déjà parlé ici, le vin est une boisson ancienne. L’appréciation des qualités et vertus du jus de la vigne  a sans doute commencé il y a fort longtemps… bien avant qu’il ne vienne à l’idée de quelqu’un d’écrire un guide à son sujet! 🙂

Les premières «dégustations» dûment décrites étaient d’abord et avant tout des actes commerciaux: il s’agissait de vérifier si la marchandise était suffisamment bonne pour avoir une valeur marchande. J’ai d’ailleurs trouvé cette très intéressante archive (image ci-contre) où l’on rend compte de la qualité du vin saintongeais reçu à Québec en 1728. Après dégustation par quelques marchands et commis du Domaine d’Occident, ce vin fut trouvé «d’une verdeur si piquante» qu’on estimait qu’il deviendrait aigre en quelques semaines!

Traité sur le vin, 1824.

Traité sur le vin, 1824.

Il fallait donc sortir des considérations purement commerciales pour entrer dans la sphère gastronomique en offrant des descriptions précises des vins. Le pas fut franchi progressivement au 19e siècle, alors qu’on commence à voir apparaître des traités sur le vin. Mais il s’agit souvent d’ouvrages axés sur la production, remplis de conseils d’agronomie à la fine pointe des connaissances d’alors…

L’expertise a cependant commencé à se construire, ce qui a permis à l’œnologie de se définir et au métier de sommelier de se structurer. Pour vous donner une petite idée, malgré une très longue tradition vinicole, ce n’est qu’en 1955 que le titre d’œnologue a été reconnu en France!

Du vin pour tous

Jusqu’aux années 1980, la littérature sur le vin s’adressait surtout aux professionnels de cette industrie. Pour Monsieur et Madame tout-le-monde, il pouvait être assez difficile de s’y retrouver et de faire les bons choix, surtout avec l’apparition des vins du Nouveau Monde (Chili, Australie, Californie, Canada, etc.) qui est venu accroître la variété des bouteilles disponibles à la Société des alcools du Québec!

Élèves de l'Institut de tourisme et d'hôtellerie, Montréal, 1973.

Élèves de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie, Montréal, 1973.

Au Québec, c’est à Michel Phaneuf que l’on doit le premier guide du vin, en 1981. Le sommelier bien connu y décrivait alors 500 vins disponibles au Québec. Le Guide Phaneuf du vin est ensuite paru annuellement, permettant ainsi à de nombreux Québécois de s’initier à la dégustation en identifiant les produits qui méritaient leur attention. Notons aussi le Guide Hachette des Vins, qui célèbre ses 30 ans cette année, fruit de la collaboration d’une équipe de rédacteurs et de collaborateurs.

On voit donc que les ouvrages consacrés au vin et à sa dégustation, tout comme le métier de sommelier et la science œnologique, sont très récents dans l’histoire humaine – et dans l’histoire québécoise! Ce qui, bien sûr, n’a pas empêché des générations et des générations de buveurs d’apprécier le vin par eux-mêmes.

Le Lapeyrie nouveau est arrivé!

Le Lapeyrie 2016

Le Lapeyrie 2016

Suivant les pas des Phaneuf, Chartier, Aubry et autres, Philippe Lapeyrie présentait cette année son 5e guide du vin. Réalisé en collaboration avec Mathieu Saint-Amour, Mario Landry, Jean-François Pelletier et Pascale Labrecque, Le Lapeyrie 2016 a été lancé en grande pompe à La Nef, à Québec, le mardi 13 octobre dernier. Se disant lui-même surpris du succès remporté par ses livres, Philippe Lapeyrie n’a pas lésiné sur les moyens afin de produire un guide accessible, pratique et sympathique. Pour réaliser un livre de ce genre, son équipe et lui ont goûté à pas moins de 2000 vins entre janvier et août!

En 5 ans à peine, le sommelier et chroniqueur observe que beaucoup de choses ont changé au Québec. Ainsi, l’offre de la SAQ est en transition, proposant moins de vins abordables et davantage de produits commerciaux, surfant sur l’engouement populaire. Saviez-vous que les vins espagnols représentent pratiquement 10% des ventes?

Philippe remarque que d’excellents vins issus de cépages comme le syrah et la grenache se démarquent en ce moment. Les jeunes vignerons bios qui produisent des vins nature sont aussi dans sa mire : ce n’est pas un hasard s’ils sont très présents dans son livre.

Le sommelier du peuple

Mais au fait, qu’est-ce qui oriente les choix d’un sommelier lorsque vient le temps de sélectionner les vins qui apparaissent dans un tel guide?

Pour Philippe Lapeyrie, la démarche repose sur l’honnêteté, aussi ne propose-t-il que des bouteilles qu’il boirait lui-même avec sa blonde et ses amis. «Est-ce que ça me plait? Est-ce que j’en prendrais 2-3 verres en famille?» L’ouvrage reflète nécessairement ses goûts personnels. Si ses vins favoris comportent très peu de sucres résiduels, il souligne que nombre de personnes qui s’initient au vin recherchent au contraire le sucre et les notes de vanille, de noix de coco… ce qui est normal. Mais, estime-t-il, un palais plus habitué recherchera souvent davantage de subtilité. Sa sélection tient compte de cet éventail de possibilités.

Philippe Lapeyrie et Catherine Ferland au lancement du Lapeyrie 2016 à Québec

Philippe Lapeyrie et Catherine Ferland au lancement du Lapeyrie 2016 à Québec

Il refuse pourtant toute publicité (malgré les offres alléchantes qu’il reçoit) car son guide se veut un ouvrage indépendant, impartial. Aucune «tape dans le dos» ou mention d’un vignoble s’il n’est pas convaincu de la qualité et du bonheur que vous trouverez dans votre verre. Il ne «poussera» jamais bouteille qui n’en vaut pas la peine! C’est cette approche qui, croit-il, explique la popularité de son travail.

Et c’est sans gêne aucune qu’il a mis l’accent sur plusieurs produits québécois puisque, après 35 ans de viticulture, nos vignerons réalisent de magnifiques bouteilles en travaillant avec les terroirs, les cépages les qualités qui nous sont propres. Dans le Lapeyrie 2016 se trouvent donc des «Top 10» des vins blancs, des vins rouges et aussi des cidres du Québec. Philippe parle avec enthousiasme du Domaine Les Pervenches, qui produit un chardonnay splendide en biodynamie… disponible uniquement au vignoble pour le moment.

Dernier truc de notre aimable sommelier. Un vin doit être servi à 10 degrés pour les blancs et à 16 pour les rouges, puisque le froid a tendance à masquer les éventuels défauts mais aussi les subtilités du vin. Ainsi mis à nu, il vous révélera son âme.

Bises.

Catherine

Historienne, auteure et conférencière, Catherine Ferland est spécialiste d’histoire de l’alcool et de la gastronomie et, plus largement, d’histoire culturelle du Québec. Elle participe régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de faire des conférences aux quatre coins du Québec. Parmi ses ouvrages, mentionnons Bacchus en Canada. Boissons, buveurs et ivresses en Nouvelle-France (Septentrion, 2010) et La Corriveau, de l’histoire à la légende (Septentrion, 2014), gagnant du Prix littéraire du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean 2015 et finaliste aux Prix littéraires du gouverneur général 2014 ainsi qu’au Prix Jean-Éthier-Blais 2015.  Elle blogue au catherineferlandhistorienne.com et signe des critiques culinaires au journal Le Devoir depuis 2012.

 

Drinks de fille, Hippocrate et nous

Boire selon sa nature… ou presque

cferland-homme-biere-stockfreeimages«Fais un homme de toi pis cale ta bière.» «Ah, tu bois un drink de fille!» «Ça, c’est un vrai gars : il porte bien l’alcool.»

Des expressions contemporaines, certes, mais qui trahissent des conceptions très anciennes.

Conception des corps masculins et féminins, conception des rapports de genre, conception de la moralité et des bonnes mœurs… Quand on gratte un tant soit peu le vernis postmoderne, quelle surprise de découvrir des représentations qui s’enracinent dans l’Antiquité! Selon qu’on soit homme ou femme, la consommation d’alcool est assujettie à des diktats genrés qui fondent un terrain anthropologique des plus fascinants.

Êtes-vous d’humeur…?

Un petit voyage dans le temps s’impose. En vertu de la théorie des humeurs développée par le médecin grec Hippocrate (IVe siècle av. notre ère), l’ensemble des phénomènes physiologiques, comme la santé ou la maladie, résultent de quatre humeurs dont les proportions varient selon l’âge et le sexe. La combinaison de ces fluides produit ce que l’on appelle les tempéraments. Être sanguin ou d’humeur mélancolique… une terminologie qui nous est encore familière, n’est-ce pas? En vertu de cette théorie, on croit que les sexes ont une humeur prédominante : le corps masculin est décrit comme bilieux, c’est-à-dire chaud et sec, tandis que le corps féminin, froid et humide, est associé au tempérament flegmatique. Dans cette optique, l’alcool peut contribuer à rééquilibrer les humeurs en corrigeant la chaleur. Mais attention! Il faut boire selon sa nature.

cferland-quatre-humeursLes considérations sont à la fois physiologiques et symboliques. Il y a d’abord une question de «force» ressentie lors de l’absorption. Les boissons foncées ou âpres au gosier, par exemple la bière très amère, le gros vin rouge qui tache ou les eaux-de-vie très fortes, sont appropriées pour les hommes, tandis que ces dames se rabattent sur les boissons délicates et sucrées, les vins clairs et coupés d’eau, les crèmes… Mais même en choisissant une boisson adéquate, hommes et femmes ne sont pas égaux devant la bouteille.

Il a longtemps existé une sorte d’obligation tacite pour les hommes de consommer des boissons alcooliques pour maintenir le tempérament naturel à leur état. Dans la pièce Henri IV, Falstaff, qui ne jure que par le vin de xérès, dit à propos des hommes abstèmes que « ils sont généralement niais et couards, comme le seraient plusieurs d’entre nous, sans quelque stimulant. (…) Si j’avais mille fils, le premier principe humain que je leur enseignerais serait d’abjurer toute boisson légère et de s’adonner au bon vin.» Cet extrait shakespearien présente la correspondance symbolique entre le vin, la chaleur et, par extension, la virilité. Vers les années 1650, il est normal et même sain pour les hommes dans la fleur de l’âge de s’enivrer une ou deux fois par mois afin d’assainir leurs conduits et de purger les « excès d’humeurs » de leur corps! Les robustes boissons sont alors de mise. La bière, très diurétique, est appréciée. Le cordial ou tout autre petit verre de fort le seront aussi dès le XVIIIe siècle. Encore dans nos campagnes québécoises des années 1800, on prêtait des vertus virilisantes et fortifiantes au vin rouge « ferré », c’est-à-dire dans lequel avait trempé du fer chaud. Une explication intéressante aux familles nombreuses, peut-être… Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, l’abstinence totale, chez un homme, a longtemps été jugée comme une conduite anormale.

Ne pas contrarier la nature

cferland-Hooch-verre-videAlors que le Boire masculin repose sur les prémices de jovialité, de santé et de camaraderie, c’est bien davantage la notion de vulnérabilité sociale et même de danger qui est mise de l’avant lorsqu’on aborde le Boire féminin dans la longue durée de l’histoire occidentale. D’un point de vue physiologique, craignant les effets abortifs des boissons comme le vin, on les déconseille aux femmes afin de ne pas nuire à l’enfant qu’elles pourraient porter. La nature passive des dames ne devant pas être contrariée, il est de toute façon préférable qu’elles s’abstiennent de « s’échauffer les sangs » en prenant de grandes quantités d’alcool!

Mais c’est surtout au plan moral que la ligne se durcit. Durant des siècles, les femmes ont été perçues comme plus fragiles et influençables : il s’avérait donc nécessaire de les contenir dans des barèmes sécuritaires et de veiller à ce qu’elles ne boivent pas trop. Si une femme s’aventure à consommer de l’alcool hors des situations socialement prescrites, elle commet une transgression car elle sort de la « sphère » que la société lui reconnaît comme naturelle. Qui plus est, la femme ivre risque de perdre son honneur pour céder à ses impulsions sensuelles qui ne peuvent qu’être funestes. On soupçonne les buveuses de ne pas savoir reconnaître la limite à ne pas enfreindre! Si l’ivresse féminine est à ce point crainte, n’est-ce pas précisément parce qu’un des risques encourus par la femme « ivre morte » est de se faire violer, de perdre sa vertu ? Les archives judiciaires canadiennes-françaises regorgent d’exemples de ces cas où, la femme ayant trop bu, et surtout trop ouvertement, est présentée comme ayant concouru à perdre sa respectabilité. L’ivresse féminine est donc potentiellement dangereuse pour l’ordre social. Le lien entre ivresse et sexualité n’est plus à démontrer, certes. Mais chez les femmes, le risque de concevoir hors mariage a connoté durant des siècles le rapport à l’alcool et à l’ivresse.

Les temps changent… ou pas

À quelques variantes près, ces conceptions auront été de mise dans le monde occidental pendant plus de deux millénaires, depuis l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle! Ce cadre normatif a bien changé, vous direz-vous. Eh bien, pas tant que cela. La perspective médicale s’est accrue dans le discours public, mais le fond demeure.

cferland-drink-trinquer-getty imagesAllez-y, faites le test. Entrez les mots «hommes et alcool» dans Google, puis essayez avec «femme et alcool». Les résultats sont éloquents : les résultats portent tous, sans exception, sur les risques de la consommation de boissons alcooliques. Il faut dérouler plusieurs pages pour voir poindre des thématiques moins dramatiques. Et la recherche d’images avec les mêmes mots-clés, toujours sur Google, n’est guère plus glorieuse. Cortège de solitaires au verre vide. Sujets ivres morts. Femmes enceintes auxquelles on proscrit l’alcool.

Dans ce cortège de tristes figures, les seules mines épanouies sont – oh surprise – celles des publicités où le sourire accompagne la petite tenue et la pose enjôleuse… et quelques groupes trinquant joyeusement… messieurs à la bière, mesdames avec leurs «drinks de fille»!

Bises.

Catherine

Cet article a été préparé initialement pour la revue Liberté n° 308 té 2015). Il n’a pas été retenu par la rédaction de la revue par par manque d’espace, mais on peut y lire mon autre article consacré à l’évolution de la SAQ.

Historienne, auteure et conférencière, Catherine Ferland est spécialiste d’histoire de l’alcool et de la gastronomie et, plus largement, d’histoire culturelle du Québec. Elle participe régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de faire des conférences aux quatre coins du Québec. Parmi ses ouvrages, mentionnons Bacchus en Canada. Boissons, buveurs et ivresses en Nouvelle-France (Septentrion, 2010) et La Corriveau, de l’histoire à la légende (Septentrion, 2014), finaliste aux Prix littéraires du gouverneur général 2014, aux Prix Jean-Éthier-Blais 2015 et aux Prix littéraires du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean 2015. Elle blogue au catherineferlandhistorienne.com et signe des critiques culinaires au journal Le Devoir depuis 2012.

12 suggestions de livres québécois… en histoire gourmande!

«Nourrir» son intérêt pour le passé gastronomique du Québec

cferland-livres-gourmandsBon, je fais vite. J’ai des millions de choses à faire, comme chacun de nous en ce monde. Mais j’aime beaucoup le 12 août et sa sympathique injonction «J’achète un livre québécois». Étant spécialiste d’histoire gourmande, j’y vais donc de mon propre palmarès des ouvrages qui vous permettront (oui, oui!) d’en apprendre plus sur les aliments ainsi que sur les manières de boire et manger des Québécois… avec bien sûr une insistance sur ma période fétiche, la Nouvelle-France. Bonne lecture!

  1. Martin Fournier, Jardins et potagers de la Nouvelle-France. Joie de vivre et patrimoine culinaire. Québec, Septentrion, 2004, 246 pages.
  2. Jean-Marie Francoeur, Genèse de la cuisine québécoise, à travers ses grandes et ses petites histoires. Montréal, Fides, 2011, 608 pages.
  3. Hélène-Andrée Bizier, Le menu quotidien en Nouvelle-France. Montréal, Art global, 2005, 125 pages.
  4. Julie Perreault, Les vins du Québec. Vignobles, vignerons et vins d’ici. Montréal, Transcontinental, 2009. (Difficile à trouver en librairie mais possiblement disponible à votre bibliothèque locale)
  5. Yvon Desloges, À table en Nouvelle-France. Alimentation populaire, gastronomie et traditions alimentaires dans la vallée laurentienne avant l’avènement des restaurants. Québec, Septentrion, 2009, 240 pages.
  6. Normand Cazelais, Boire et déboires. Histoires d’alcool au Québec. Montréal, Transcontinental, 2014, 184 pages.
  7. Paul-Louis Martin, Les fruits du Québec. Histoire et traditions des douceurs de la table. Québec, Septentrion, 2002, 224 pages.
  8. Bernard Audet, Se nourrir au quotidien en Nouvelle-France. Québec, Éditions GID, 2001, 368 pages.Sylvain Daignault, Histoire de la bière au Québec. Montréal, Broquet, 2006, 182 pages.
  9. Vincent Parisien, Le bec sucré. Panorama d’une passion québécoise. Montréal, Héliotrope, 2013, 224 pages.
  10. Michel Lambert, Histoire de la cuisine familiale du Québec – Volume 4 : La plaine du Saint-Laurent et les produits de la ferme traditionnelle. Québec, Éditions GID, 2012, 1104 pages.
  11. Jacques Dorion, Les terroirs du Québec. Montréal, Trécarré, 2003, 446 pages. (Épuisé, mais tentez votre chance à la bibliothèque)

Je me suis limitée à douze titres pour respecter le «nombre concept», mais la liste aurait facilement pu doubler. Je me reprendrai l’an prochain, tiens! Et comme j’ai résisté à l’envie de ploguer mes propres écrits à même cette énumération, je me permets de le faire ici. Ah ah ah!

Et je vous promets pour très bientôt la suite de mes fameux «commandements» de l’historien, dont vous avez tant apprécié la première partie.

Bises.

Catherine

Catherine Ferland est historienne, auteure et conférencière. Depuis 15 ans, ses thématiques de prédilection – histoire de l’alimentation, des boissons alcooliques, des petits produits «plaisir» et de la culture en général – lui donnent la chance de participer régulièrement à des émissions de radio et de télé, en plus de l’amener à faire des conférences aux quatre coins du Québec.